lundi 10 décembre 2007

La nature des choses (3)

"C’est au début de la Vie criminelle d’Archibald de la Cruz, quand Archibald adulte fait le récit d’un événement de son enfance absolument déterminant, quand sa gouvernante lui raconte l’histoire de la boîte à musique qui a été la propriété d’un roi et qui possède le pouvoir de tuer ses ennemis. L’enfant écoute l’histoire manifestement subjugué, quand la gouvernante qui vient de terminer son récit, s’approche d’une fenêtre de la pièce qui donne sur la rue, par où, un instant auparavant, on a vu une troupe de soldats à cheval qui combattent une insurrection. Au moment donc où elle est devant la fenêtre, un coup de feu retentit et une balle l’atteint, l’enfant se lève, contourne une table immense pour venir contempler la gouvernante à terre, puis son visage au cou duquel une tache de sang se répand, et deux plans sur le visage de l’enfant s’intercalent dans la présentation du corps gisant de la gouvernante, deux plans où Archibald jeune est visiblement irradié extatiquement par le double effet de cette toute puissance magique de sa pensée criminelle - il a fait mentalement le vœu que cette boîte à musique mise en marche le débarrasse de la gouvernante haïe - et de la découverte pour lui de la jouissance, des conditions singulières pour lui de son apparition: un plan de la gouvernante à terre dont on voit les jambes repliées et assez haut découvertes par sa jupe relevée, et les cuisses ceintes par le bandeau plus sombre du haut de ses bas indiquent sans ambiguïté le caractère sexuel de cette extase. Bien sûr, c’est comme une grande condensation qui enchaîne l’intention du crime, sa stupéfiante réalisation par hasard (la balle perdue qui passe à travers la fenêtre) mais enfantinement attribuée à cette intention, et qui s’associe enfin à la découverte d’un premier émoi fondamental - on sait que dans le film c’est cette scène inaugurale qui va conduire Archibald à la répéter dans son existence, à la répéter d’une manière comique puisqu’elle est continûment associée à un échec pour lui. La première constatation, c’est qu’il est possible au cinéma d’accéder à ce monde mental des causes probables qui déterminent un sujet dans une cristallisation fondamentale pour lui, par des moyens exceptionnellement économiques, même si je connais peu d’autres exemples d’une telle réussite. Mais ce n’est pas cela qui me retient exactement dans cette scène, puisque exposer une telle causalité supposée pourrait revenir par exemple au roman. C’est plutôt ce qui se passe entre le plan des jambes découvertes de la gouvernante et celui de l’enfant au comble de cette espèce de tumescence, de soulèvement du visage sous l’effet de la jouissance: bien sûr le raccord entre les deux plans invite à les prendre dans un rapport qui explique le second par le premier, mais la particularité de cette image du désir qui vaut pour l’enfant ne vaut pas forcément pour tout spectateur, c’est-à-dire qu’il est possible de voir à la fois cet enchaînement comme voulu par le film, et donc de voir une suture qui nous introduit mentalement dans le personnage, et aussi de voir ce qui ne raccorde pas tout à fait, non par une figure du type faux raccord ou hiatus de filmage, mais par distance avec cette image trop singulière et en ce sens inéchangeable du désir. C’est alors qu’il me semble que ce qui est vu dans cet écart avec l’impossibilité que je postule d’adhérer complètement à ce raccord, c’est la plénitude de la jouissance de cet enfant, et que la force de ces deux plans tient au transfert perceptif de ce savoir que l’enchaînement précédent a donné sur la nature de cette jouissance, et qu’il est alors possible de bénéficier d’une connaissance qui nous donne l’équivalent de ce sentiment de maîtrise que l’enfant éprouve mais sur lui, et que l’image détachée de son visage devienne hantée par ce savoir qui n’est pas figurable et donc pas tout à fait une autre image, mais qui est le fantôme presque concret d’une surimpression qui ne recourt pas à ce procédé. Je n’oublie pas qu’en elle-même cette image de l’enfant peut être désirable, à cause de sa nature trouble, légèrement perverse, qui bouscule la croyance en une innocence de ses perceptions, et que si elle était détachée de cette chaîne, on pourrait sans doute y voir son effet, bien que sa cause alors y serait perdue. Mais c’est cette réverbération qui me paraît une singularité du cinéma, qu’une succession d’images engage plus que leur somme numérique, produise une quasi-image qui n’est objectivable que par le langage." (Philippe Arnaud)

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