dimanche 9 décembre 2007

La nature des choses (2)

"Alors cette faculté d’entretenir un rapport unique avec "la nature des choses" n’est pas de dire qu’il y a une nature à ces choses, mais bien plutôt que sous la perception naturalisée des choses, dans certaines conditions, le cinéma fait voir la non-naturalité de la nature, et qu’un simple plan de paysage peut être hanté par une présence dont lui seul rend directement compte à travers une empreinte qui, pour l’exemple que j’ai pris du plan de Ceux de chez nous, ne suppose aucun trucage, même si l’effet lumineux majore sans doute la sensation initiale de puissance immatérielle perçue du vent. Evidemment, on ne s’est pas privé d’y voir un animisme, ce qui ne me paraît pas le plus important, c’est plutôt cette abolition de la paix stérile d’une perception naturalisée et la restitution du monde comme invention de formes qui comptent, même et surtout si cette invention est sans inventeur. On connaît le paradoxe du cinéma, et le fait qu’il est impur (Bazin, toujours): le rapport de moule qu’il entretient avec ce qu’il enregistre le distingue des autres arts par cette "impassibilité de l’objectif" qui ne lui permet pas de s’affranchir totalement d’une matière première dont il est tributaire, et qui persiste malgré les déformations d’optique, de cadre, de montage ou de lumière intentionnelle, ce qui se désigne sous la formule que tout le cinéma, en un sens, est documentaire, c’est-à-dire que son référent est toujours présent de manière directe, fut-il déformé, tandis qu’ailleurs il n’est présentifiable qu’indirectement, par les moyens de la peinture, ou de l’écriture, etc. Mais ce n’est pas cela qui me frappe, plutôt, puisque je suis parti d’un plan de nature, d’extraire un devenir artiste des choses elles-mêmes, quelque chose de sensationnel, c’est-à-dire un opérateur de sensations: il y a une expérience simple, presque quotidienne qui me frappe, que l’existence de la lumière et la manière dont elle irradie les choses, son caractère d’enchantement parfois, se retrouvent au fond si rarement au cinéma, sans doute à cause d’une trop grande volonté de marquer son usage, filtres ou tout autre procédé, et que c’est chez un cinéaste qui pourtant a le culte de la nature, Straub, que je retrouve un sentiment qui vient de l’enfance, la lumière comme condition du visible portée à un point d’intensité tel qu’elle paraît être au bord de menacer ce qu’elle éclaire, à un point d’équilibre qui est cet enchantement dont je parlais où tout à la fois rayonne d’une splendeur matérielle, chromatique, un morceau de terre, d’arbres et de costumes. Je pense à la Mort d’Empédocle. En même temps que la lumière solaire paraît presque pouvoir être saisie pour elle-même, et qu’elle paraît contenir la trace de l’incendie initial et insaisissable qui est le grand principe secret du visible, la sensation que cela procure est pour moi assez peu celle d’une quelconque nature ainsi rendue à son intégrité mais celle d’une érotisation optique des matières coprésentes à cette sensation de feu domestiqué, mais où le regard est toujours proche d’une brûlure. Il me semble qu’on peut constater des effets très proches dans les plans d’extérieurs de Val Abraham ou de Hélas pour moi, ou encore que dans l’Argent, le contraste entre le caractère terrible, monstrueux du monde social tel qu’il est présenté et l’éclat parfois sublime de sa présentation physique contribue à faire percevoir que cette splendeur est comme une énigme dont la cause importe moins que l’aptitude à en enregistrer les effets tels qu’ils viennent des choses elles-mêmes." (Philippe Arnaud)

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