mercredi 26 décembre 2007

La France, encore

Je voudrais répondre à ceux qui déplorent que, dans la France, Serge Bozon n’ait pas davantage exploité les possibilités narratives que lui offrait au départ l’idée d’une femme travestie en homme et vivant à l’intérieur d’un bataillon, comme à ceux qui affirment que, trop soucieux de ne pas verser dans le naturalisme, il a fini par réduire ses personnages à de simples figures. On retrouve là ce que je dénonçais précédemment et que Pierre Léon a su mieux dire que moi, à savoir cette propension chez nombre de spectateurs (mais aussi de critiques) à décréter le ratage d’un film au seul motif qu'il ne dit pas ce qu’ils auraient aimé entendre ou ne montre pas ce qu’ils auraient aimé voir (alors que le plus souvent il en dit et montre beaucoup plus que ce qu’ils prétendent). Il est évident que si la question du travestissement n’est pas plus développé dans le film - on pense aux inévitables quiproquos que ce genre de situation engendre habituellement, mais aussi à des problèmes plus basiques, de vraisemblance, touchant, disons, au "quotidien" d’une femme - c’est tout simplement parce qu’elle ne se pose pas aux personnages. Voir le travelling qui raccorde le plan où l’on voit l’héroïne retirer la bande qui lui permet de dissimuler sa poitrine, dévoilant ainsi sa féminité, de ce que l’on s’attend être le plan d’un personnage en train de l’épier mais qui en fait est juste là à dépiauter un lapin. Ce "désintérêt" pour le corps de la femme confère au film un côté asexué que vient renforcer la scène de la grange où les personnages (sauf leur chef) apparaissent dépourvus de toute virilité (ça crie et ça pleure - dans Mods, on parlait de "chochottes"), semblables à des enfants (j’ai longtemps pensé en voyant le film qu’il s’agissait de fantômes, mais l’arrivée de la séquence a rendu cette interprétation fausse), espiègles ou rêveurs, visiblement perdus dans ce monde d’adultes (le pire qui soit, celui de la guerre) où tout semble les effrayer, le sexe autant que la mort. C’est pourquoi reprocher à Bozon de ne pas ouvrir davantage son cinéma au monde, comme je l’ai lu également, est un non-sens puisque ce qu’il montre c’est justement la difficulté à être au monde, une inadaptation qui ferait que le burlesque est peut-être le genre auquel se rapprocherait (secrètement) le plus le film. C’est pourquoi aussi la dernière scène qui voit Guillaume Depardieu faire - maladroitement - l’amour à Sylvie Testud est placée en exergue du film, comme un post-scriptum. Elle intervient après que Pascal Greggory ait dit à l’héroïne que rejoindre son mari, c’est pareil que vouloir mourir, une phrase ambiguë que certains ont interprétée comme une condamnation du mariage alors que Greggory ne fait que rebondir sur ce qu’il venait de dire précédemment (quitter la troupe c’est désirer mourir), et que dès lors peu importe qu’on parte seule ou avec son mari puisque, et c’est là la philosophie du film (c'était déjà celle de Mods), la vie en groupe, en petit groupe j’entends (rien à voir avec le lien social), est encore la meilleure façon de rompre sa solitude sans perdre de son identité. Ce qui évidemment dépasse largement la question de la cinéphilie...

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