dimanche 16 décembre 2007

Ce que Léon dit...

Je reviens sur la note précédente. N’ayant vu aucun des deux films dont il est question, je me garderai bien d’émettre un avis quant à leur valeur respective, en revanche j’aimerais rebondir sur ce que disent Serge Kaganski et surtout Pierre Léon au sujet de la critique. Que le premier profite de son blog pour faire l’éloge du Brahmane, le jour même de sa sortie, parce que dans les Inrocks on n’en parle pas, c’est tout à son honneur, sauf qu’il ne nous précise pas les raisons exactes pour lesquelles le film de Vladimir Léon a été ainsi sacrifié. Certes, il évoque le classique délai de bouclage, mais c’est comme lorsqu’on apprend au dernier moment le décès d’un cinéaste, rien n’empêche d’y revenir dans le numéro suivant. On me dira que dans le cas du Brahmane, un report d’une semaine n’aurait eu aucun sens vu la courte carrière commerciale à laquelle était destiné le film, mais bon, quand même... En fait, la raison de cet oubli est plus affligeante, et Kaganski l’avoue indirectement: aucun critique des Inrocks n’avait vu le film (ou à défaut ne voulait en faire la critique) au moment de sa sortie - je rappelle que le Brahmane du Komintern était passé au Jeu de Paume en mars 2007 - et que si le producteur n’avait fait le forcing pour que Kaganski le voit quelques jours avant (c’est lui qui le dit, je n’invente rien), eh bien personne aux Inrocks n’en aurait parlé, pas plus dans l’hebdo que sur le blog, un blog qui de toute façon n’a pas vocation, quoiqu’en dise Kaganski, à réparer les oublis de l’hebdo, sachant de surcroît que ces films oubliés, faute de place ou de temps, sont toujours, comme par hasard, des films à petit budget et que l’audience d’un journal sur le web, si forte soit-elle, n’est pas comparable, en terme d’impact, à celle d’un magazine papier. Le cas du Brahmane est finalement exemplaire de cette espèce de déliquescence du travail critique qui voit aujourd’hui les critiques de plus en plus subordonnés à des impératifs économiques (sans d’ailleurs qu’ils s’en rendent compte, c’est ça le pire). Il sera ainsi toujours plus facile de renvoyer la critique d’un film confidentiel sur un blog dont l’accès est gratuit que de faire l’impasse, dans un journal payant, sur un film susceptible lui d’attirer un grand nombre de spectateurs. Pas du tout parce que les lecteurs sont des spectateurs potentiels (je l’ai déjà dit ailleurs) mais au contraire parce que les spectateurs sont des lecteurs en puissance. Et plus il y a de spectateurs… Ce qui rend le geste de Kaganski dérisoire mais aussi, quelque part, assez touchant (par sa naïveté)...
Quant à la façon dont a été traité le film de Pierre Léon, Guillaume et les sortilèges, il s’agit là d’un autre problème: j’ai relu la critique d’Ostria, et si celle-ci n’est pas franchement méprisante elle est quand même très condescendante. Je comprends l’agacement de Pierre Léon quand un critique, au lieu d’exprimer simplement son sentiment vis-à-vis d’un film, joue les donneurs de leçons, expliquant de façon péremptoire, alors qu’il n’est même pas cinéaste (et quand bien même il le serait) ce que l’artiste aurait dû faire. Cette arrogance n’est que la forme la plus caricaturale de l'état de déliquescence dont je parle plus haut à propos de la critique. Je ne crois pas à l’objectivité critique, le critique ne détient aucune vérité sur un film, ce qu’il dit c’est sa vérité à lui (s’il est sincère, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas) au sujet d’un film, sinon à l’occasion, lorsque le film n’est que prétexte pour parler de soi. Dans une critique (je ne parle pas de l’analyse qui n’a rien à voir avec la critique bien qu’on tende de plus en plus à confondre les deux) on ne fait qu’exprimer la relation privilégiée et forcément subjective que l’on a instauré avec l’œuvre. Bien sûr, on ne dit jamais les choses ainsi, tout ça est recouvert d’une couche plus ou moins épaisse (moins il y en a, mieux c’est) de blabla rhétorique qui vise moins à justifier le point de vue que l’on a du film (semblants d’objectivité qu’ils soient d’ordre esthétique, politique, théorique...) qu’à ne pas trop se dévoiler. Ce que l’on dit au bout du compte d’un film, sans vraiment le dire, c’est s’il a répondu à notre attente - ce qui ne veut pas dire que le film doit être conforme à l’image que l’on s’en fait, l’attente peut être celle de la surprise. Alors, évidemment, lorsque l’attente est déçue, l’envie est grande de refaire le film. C’est le danger qui guette tout critique lorsqu’il se montre trop exigeant vis-à-vis d’une oeuvre (c’était peut-être le cas d’Ostria), ou pire lorsque, imbu de lui-même, il se croit supérieur à elle. C’est pourquoi, et j’en finirai là, ma sympathie est toujours allée vers les critiques qui mettent en avant leur subjectivité (je pense au regretté Philippe Arnaud mais il y en a d’autres, heureusement), conscient de l’inanité qui consiste à décréter, comme ça sur le ton de la sentence, qu'un film est raté (ou au contraire réussi) alors qu’on sait très bien qu’un tel jugement n’engage que celui qui l'énonce...

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