samedi 22 décembre 2007

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Quelques notes en vrac:
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1) Vu l’Amour de l’actrice Samuko, un Mizoguchi de 1947 tourné juste après Utamaro. Le film est assez déroutant, très lacunaire, au sens où de nombreuses séquences ne vont pas jusqu’au bout, qu’elles s’arrêtent brutalement, sans atteindre cette tension qui caractérise habituellement le cinéma de Mizoguchi et dont l’absence ici crée de véritables trous noirs, des gouffres dans lesquels semblent aspirés l’homme et la femme. Il ne s’agit pas de coupes abruptes, pour aller à l’essentiel, mais de scènes inachevées, comme si Mizoguchi n’avait pas voulu montrer ce que les personnages - une actrice et son mentor devenu amant, vivant pleinement leur passion du théâtre - recherchaient eux-mêmes dans les séquences, très réussies elles, des répétitions. Comme si cette fois Mizoguchi était resté volontairement en deçà, se situant aux portes non pas d’une vérité inaccessible mais d’un secret jalousement gardé. Si l’on retrouve le thème cher à Mizoguchi de la femme prisonnière des conventions, cherchant désespérément à s’en libérer, ici à travers le destin d’une actrice identifiée au départ à la Nora d’Ibsen puis à la fin à la Carmen de Mérimée (ou de Bizet), jusqu’à transformer son "assassinat" en suicide, quelque chose pourtant achoppe, instaurant un point de résistance, m’interdisant d’entrer de plain-pied dans le film, formule au demeurant impropre en ce qui concerne le cinéma de Mizoguchi tant justement on n’y entre pas si facilement (du fait même de la complexité des points de vue) et qui néanmoins n’en finit pas de me questionner, de me relancer - pensée obsédante - comme si, confronté pour la première fois à un film de Mizoguchi qui ne soit pas un chef-d’œuvre (il fallait bien que ça arrive un jour), je ressentais de façon encore plus violente, par le manque ainsi créé, ce qui fait le génie de Mizoguchi.
Il y a surtout cet étonnant changement de perspective au moment de la mort de l’actrice, pendant la représentation de "Carmen". La scène est d’abord filmée de près, du point de vue de Don José il me semble, lorsque Carmen danse devant lui. Mais le meurtre, lui on ne le voit pas. On aperçoit juste l’actrice tomber au loin, le plan étant filmé cette fois du fond de la salle. Et c’est seulement après qu’on apprend qu’elle s’est suicidée. Où exactement? Quand exactement? On ne le sait pas. Le raccord est terrifiant. La rupture entre les deux plans est si marquée que la mort en est presque incertaine. Je ne crois pas que Mizoguchi veuille ici nous signifier quoi que ce soit sur le geste de Samuko, ou qu’il cherche à questionner les rapports entre spectacle et réalité. Pour cela, il n’était pas besoin de se placer aussi loin. A vrai dire, le sens m’échappe un peu. Ce qui est sûr, c’est que pour Mizoguchi l’art ne se confond pas avec la vie. Non pas qu’il lui soit nécessairement supérieur mais parce qu’il en est au contraire le prolongement, son exagération, dans un moment de pure fascination où la mort, pour le coup, n’est jamais très loin. Alors oui, vu comme ça, on se dit que Mizoguchi a forcément raison, qu’il n’y avait pas deux manières de filmer la scène. Enfin si, il y en avait bien deux: la sienne, impossible, au sens où on ne s’y attend pas (chez Mizoguchi, cela vous tombe littéralement dessus), et celle des autres, de tous les autres.
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2) Vu aussi le Démon de la chair. Il y a un mystère Ulmer. Ce film, tourné avec plus de moyens que d’habitude, lève-t-il un peu du voile? Difficile à dire. Contentons-nous seulement de souligner les étonnantes variations de style, notamment dans les scènes d’intérieur, entres celles qui se passent dans la maison du père, assez proche du muet par la frontalité des cadrages, évoquant aussi bien l’expressionnisme que les films de Browning (la scène du fouet), et celles qui se passent dans la maison des Poster où Ulmer, en recourant à la profondeur de champ et à la contre-plongée, cite littéralement le cinéma de Welles (le film date de 1946). Les scènes d’extérieur ne sont pas en reste qui font penser tantôt à une forme miniaturisée d’Autant en emporte le vent, tantôt aux premiers plans d’Angoisse, le film de Tourneur dans lequel venait de jouer Hedy Lamarr...

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