samedi 20 mai 2017

La papesse

Vu la Papesse Jeanne de Jean Breschand. Un "joli petit film", comme on dit, par opposition aux "grands films d'auteur", dans lesquels bien souvent l'égo de l'auteur, sa volonté d'en imposer au spectateur, se manifeste outrageusement, au détriment du film lui-même qui n'est là finalement que pour faire valoir son savoir-faireLa Papesse Jeanne, un film donc pauvre, par son économie, par sa modestie, et néanmoins ambitieux, par l'usage justement que fait le réalisateur de cette pauvreté. C'est qu'avec ce film (son premier film de fiction), Breschand fait d'une certaine manière vœu d'obéissance (aux règles de la mise en scène qu'il ne cherche pas à transgresser), de chasteté (s'interdisant tout effet, l'essentiel étant de trouver pour chaque plan le bon cadrage) et de pauvreté (préalable aux deux premiers vœux), mais, afin de retourner la contrainte en atout (l'ambition est là), fait surtout œuvre, par instants et par petites touches, de désobéissance, d'impureté, d'intempérance, que ce soit dans la construction du récit, l'organisation d'un plan ou la façon de le filmer, de sorte que la pauvreté finisse par disparaître et que le film révèle sa propre richesse, qui évoque, pêle-mêle, Rossellini, Pasolini, Buñuel, Bresson ou encore Rohmer, ainsi que l'a rappelé la presse (j'y ajouterais volontiers Medvedczky), mais en creux, dénué (en apparence) de toute idée de grâce, de révélation, voire de transcendance.
Un film non plus pauvre mais sans qualités, au sens musilien du terme. Sans qualités: non pas qu'elles n'existent pas, mais qu'elles ne s'expriment pas ouvertement (autant par choix que faute de moyens), présentes simplement à l'état de réserves, de potentiels: potentiels de grâce et de révélation... qui se devinent, à travers ce que Breschand, au détour d'un plan, arrive à capter, là sur le visage d'Agathe Bonitzer qui incarne Jeanne, là dans la beauté des paysages, qui sont ceux du maquis corse, inscrivant le destin de Jeanne dans l'intemporalité d'un décor naturel (le film est censé se passer au IXe siècle), là dans ces plans de coupe sur les animaux, la faune environnante, qui ponctuent le film, assurant le lien entre humain et nature, mieux: imprégnant le film d'une dimension toute derridienne, marquée par une vision plus large, non strictement humaniste (l'animal que donc je suis), de la compassion. Sans qualités: parce que fondées sur la division non fondée entre sentiment et intellect, ces deux "moitiés de la vie" comme les appelait Musil, qui font que tant que l'un reste étranger à l'autre, la vie ne saurait être vécue autrement que sur un mode passif, indifférent, pauvre.
La Papesse Jeanne vise à dépasser un tel partage en faisant du parcours de Jeanne, papesse improbable (mais conforme à l'image tarotique de la Papesse, symbole de savoir et de sexualité, la connaissance dans ce qu'elle a de concret, par sa dimension maïeutique), l'enjeu même du film: surmonter l'aspect purement intellectuel, avec toutes ces questions d'ordre politique et religieux que suggère le film, par le biais d'une réelle sensibilité, celle qui se dégage du personnage de Jeanne et de sa féminité. Ce que Breschand ne réussit pas toujours, le film restant par moments au bord: au bord d'une idée, au bord d'une émotion, ce qui pour certains suffit pour condamner le film, prétextant l'ennui ou un détachement excessif, alors que ce ne sont que détails (les écueils inhérents à ce genre de film), oubliant ce qui fait au contraire le charme de la Papesse, charme pour le coup indéfinissable: les noces en mode mineur, sans fioritures ni fioretti, de l'intelligence et de l'intuition, du spirituel et du sensuel, de sorte que l'émotion (vaguement retenue) traverse le film, du moins certains plans, nombreux, en même temps que l'idée qui les sous-tend. Des noces qui en fait n'ont rien d'exceptionnel puisque c'est ce à quoi aspire tout film un tant soit peu inspiré, qu'il soit grand ou petit.

NB. Ceci n'est pas une critique mais un éloge des "petits films", qui prolonge en quelque sorte ce que j'ai déjà écrit à propos des films de Pierre Léon (Do ré mi do) et d'Ado Arrietta (Belle dormant). Pour la critique du film de Breschand, voir le texte de Marcos Uzal (Jeanne, habemus papesse) sur lequel je me suis d'ailleurs appuyé pour rédiger le mien.

vendredi 19 mai 2017

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How to make our ideas clear.

J'aime: les pâtes (al dente, avec un peu de fromage râpé), le jus de carotte, les petits fours aux amandes, le café noisettele bruit des vagues la nuit, la période bleue de Picasso, les Brandebourgeois de Bach, le dernier enseignement de Lacan (on n'y comprend rien), Pierre Dac, la sociale-démocratie, Beckett, Modiano, la clémentine de Corse, les grosses pêches blanches, le pommier japonais au moment de sa floraison, Bonnard, Soutine, de Staël, la cerise bigarreaul'odeur du pain grillé, les trains-couchettes, Rohmer, Ozu, le soleil après la pluie, Ravel, Echenoz, les ballades en montagne, les chats, Balzac, Simenon, la sunshine pop, les Kinks, le tennis sur gazon, Federer, les chants d'oiseaux au petit matin, Jean-Pierre Cometti, contempler le ciel, Kafka, New York, les nénuphars, Tintin, Peanuts, les coquelicots, le Grolleau rouge, Dostoïevski, la douceur, les gens timides, Barthes, Bouveresseetc.

Je n'aime pasles salsifis, les bières brunes, le champagne, les tags, le rap, la peau du lait, Haneke, Dumont, Kechiche, le pamplemousse, la droite décomplexée, les fromages Bleus, la tombée du jour, le mille-feuille, Onfray, Badiou, la mode des années 80, l'art contemporain, l'impudeur, le ragoût, la daube, le bœuf bourguignon, les plages en étéla mollesse, Dali, Magritte, Chirico, les chaînes d'information continuele cassis, les roses à grandes fleurs (trop kitsch), la neige fondue, la professionnalisation du rugby, me servir du téléphone, Queen, le metalles zones commerciales, la ponctualité, les terrasses de cafés à l'heure du déjeuner, les mangas, Joffrin, Demorand, les panoramas de Yadegar Asisi (celui de Rouen est immonde), les livres écornés, le journal l'Equipe, les cortèges, l'odeur du tabac sur les vêtements, le jusqu'au-boutisme, les halls d'aéroportsBret Easton Ellis, etc.

dimanche 14 mai 2017

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"Les temps sont durs, vive le MOU!".

Le 11 février 1965, Pierre Dac, alias André Isaac, septuagénaire prince des loufoques et directeur de L'Os à moelle, annonce qu'il se présente à l'élection présidentielle. Chef incontesté du Parti d'en rire et redoutable sceptique, l'humoriste - à qui l'on devait déjà l'invention d'un portefeuille de la Fatalité, créé pour suppléer aux ministères incompétents, et la composition d'une "Sonate au clair de l'urne" pour bugle et harmonica - fonde ce jour-là le Mouvement ondulatoire unifié (le MOU) et part en campagne avec une devise dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle n'a guère vieilli: "Les temps sont durs, vive le MOU!"
Afin d'immortaliser sa très officielle candidature, le chansonnier donne, à l'Elysée-Matignon, la conférence de presse la plus courue de l'hiver 1965. Les photographes mitraillent l'arrivée protocolaire de Pierre Dac. Deux catcheurs (Bollet et Delaporte), qui figurent ses gardes du corps, ainsi que deux complices, déguisés en cardinal et en cheikh arabe ("l'émir Crado"), escortent le prétendant. L'œil bleu, le costume croisé, et un sempiternel mégot collé à la commissure des lèvres, il monte sur une estrade, désigne deux de ses futurs ministres: Jean Yanne et René Goscinny, livre son bulletin de santé ("A part quelques troubles glandulaires et une légère ptose stomacale, je me porte bien"), puis répond aux questions que les journalistes ne lui ont point posées avec un imperturbable sérieux. Il assure notamment avoir déposé l'épineux dossier de la circulation routière à l'étude de Me Legrand-Schlem, notaire à Issoubly-sous-l'Huy, propose la création d'un territoire suisse dans chaque pays européen, et se félicite d'être en excellents termes avec les chefs d'Etat étrangers: "Etant donné que nous ne nous sommes jamais rencontrés, nos opinions sont en parfait état de concorde." [il s'insurge également contre le sort injuste des ministres qu'on laisse sans portefeuille et promet de ne pas procéder à la dissolution de l'Assemblée nationale dans de l'acide sulfurique. "Etes-vous pour la peine de mort?", lui demande-t-on dans une partition écrite d'avance. "Oui, mais avec sursis", rétorque-t-il. Sur les questions internationales, ses réparties sont d'une absurdité délicieuse: "Etant donné la marche du soleil, nous tâcherons d'avoir des relations avec l'Est le matin et avec l'Ouest l'après-midi, le Moyen-Orient étant traité de midi à 2 heures et sur rendez-vous." (1)]
Le Tout-Paris applaudit le canular, qui va se prolonger pendant plusieurs mois. Le président du MOU signe, en effet, dans chaque numéro de L'Os à moelle un éditorial où il peaufine le programme qui le conduira, sinon à la magistrature suprême, du moins "à la station de métro la plus proche de l'Elysée". Et il informe ses lecteurs-militants des succès que leur cicérone a enregistrés lors d'un voyage en Indre ou d'un colloque (au sommet) Mao-MOU. Citant volontiers "l'illustre philosophe ivrogne grec Mordicus d'Athènes", Pierre Dac rédige avec grandiloquence des discours logiques, mais creux, dont la vertu est d'ajouter à la componction des authentiques candidats à l'Elysée. Il suggère une réforme fiscale révolutionnaire en vertu de laquelle chaque citoyen paierait les impôts de celui qui se trouve à l'échelon inférieur, défend avec lyrisme "le droit d'être pauvre", s'applique à réviser la Constitution en exigeant qu'à l'Assemblée le président du groupe majoritaire dirige lui-même l'orchestre de la garde républicaine, en appelle à une politique du salsifis frit et lance quelques mémorables apophtegmes: "C'est par peur de la trouille que le monde est dans la crainte du pire", ou: "Quand le Calvin est tiré, il faut le croire."
Par la grâce de Pierre Dac, orateur pince-sans-rire, génie du calembour, récupérateur de truismes et persifleur hiératique, l'imposture enchante les Français que, en ce temps-là déjà, la campagne électorale laisse indifférents. A l'approche de l'été, les autres candidats s'inquiètent de la popularité croissante du trublion. Jusqu'à l'Elysée, où l'on considère que la plaisanterie a assez duré. En septembre, un conseiller du général de Gaulle téléphone à Pierre Dac et le prie de se retirer. Par fidélité au chef de la France libre, qu'il avait rejoint à Londres en 1943 et pour lequel il s'était illustré au micro de la BBC, l'ex-sous-lieutenant obtempère aussitôt. Le dimanche suivant, sur France-Inter, celui qui réclamait une ordonnance de police enjoignant à la population de rêver boulevard Haussmann, le mardi, de 18 heures à 18 h 30, trouve, pour s'éclipser en beauté, le meilleur argument: "Je viens de constater que Jean-Louis Tixier-Vignancour briguait lui aussi, mais au nom de l'extrême droite, la magistrature suprême. Il y a donc désormais, dans cette bataille, plus loufoque que moi. Je n'ai aucune chance et préfère reconcer."
Le 5 décembre 1965, de Gaulle est mis en ballottage. Le 19 du même mois, avec 54,6% des suffrages, le général-président retrouve, à l'Elysée, son fauteuil de président-général. Seize ans plus tard, prenant modèle sur Pierre Dac, Coluche se présente à son tour à l'élection présidentielle: fort d'une verve atomique et d'une générosité tonitruante, l'interprète du "Schmilblick" réconcilie un temps le peuple avec les intellectuels, puis menace, dans les sondages, les candidats des partis traditionnels, de gauche comme de droite. (Jérome Garcin, "Pierre Dac président!", 1995, (1) Agnès Laurent, "Pierre Dac, candidat du MOU", 2016)

Bonus: Marcel Barbu, l'hurluberlu magnifique...

lundi 8 mai 2017

[...]

Une lampe, une fenêtre éclairée et un nuage.

- [...] Et vous, professeur? Que dites-vous?
Le professeur marchait, tête basse, en laissant traîner sa canne derrière lui. Il ne répondit pas.
- Réveillez-vous, professeur! reprit Syme, gaiement. Dites-nous ce que vous pensez de Dimanche.
Enfin, le professeur se décida:
- Ce que je pense, dit-il avec lenteur, ne saurait s'exprimer clairement. Ou plutôt, ce que je pense, je ne puis même le penser clairement. Voici. Ma jeunesse, vous le savez, fut un peu trop débraillée et incohérente. Eh bien, quand j'ai vu la figure de Dimanche, j'ai d'abord constaté, comme vous tous, qu'elle est de proportions excessives; puis, je me suis dit qu'elle était hors de proportion, qu'elle n'avait pas de proportions du tout, qu'elle était incohérente, comme ma jeunesse. Elle est si grande qu'il est impossible de la voir à la distance nécessaire pour que le regard puisse se concentrer sur elle. L'œil est si loin du nez que ce n'est plus un œil. La bouche tient tant de place qu'il faut la considérer isolément... Tout cela, d'ailleurs, est bien trop difficile à expliquer...
Il se tut un instant, laissant toujours traîner sa canne, puis il reprit:
- Je vais essayer de me faire comprendre. Une nuit, dans la rue, j'ai vu une lampe, une fenêtre éclairée et un nuage, qui formaient un visage, si parfait qu'il n'y avait pas moyen de s'y tromper. S'il y a quelqu'un, au ciel, qui porte un tel visage, je le reconnaîtrai. Mais bientôt je m'aperçus que ce visage n'existait pas, que la fenêtre était à dix pas de moi, la lampe à mille et le nuage au-delà de la terre. C'est ainsi qu'existe et n'existe pas, pour moi, la figure de Dimanche: elle se désagrège, elle s'échappe par la droite et par la gauche, comme ces images que le hasard compose, et détruit, dessine et efface. Et c'est ainsi que cette figure me fait douter de toutes les figures... (G. K. Chesterton, Le nommé Jeudi)

Seulement.

Condensation, cristallisation, macronisation... ou comment devenir président en 12 mois seulement.

Donc, si j'ai bien compris (pas sûr) et bien compté (pas sûr non plus), sachant que 3/4 seulement des électeurs sont allés voter, et que parmi ceux-ci 9% n'ont rien mis dans l'enveloppe ou y ont mis n'importe quoi, sachant aussi que parmi ceux qui ont voté Macron beaucoup ne l'ont fait que pour faire barrage au Front national, il ressort que, sur l'ensemble de l'électorat, 20% seulement a vraiment dit oui à Macron, alors que 23% a dit oui à Le Pen et que, pour le reste (la majorité), 32% a dit non (ou merde) aux deux et 25% n'a pas vraiment dit oui à Macron mais seulement dit non à Le Pen.

L'être-ange




Oliveira et la jeune fille.

[...] Résumons. D’abord, l’amour, la mort, une vision romantique, voire mystique, de la jeune fille, ainsi qu’il ressort des films de la tétralogie et du Soulier de satin, se prolongeant dans le reste de l'œuvre sous la forme de figures résiduelles, de résidus et toujours duelles, avant d’être "réactivée" tardivement, et forcément différente, dans l’Etrange affaire Angélica. A cela il faut ajouter, présente depuis le début mais de plus en plus sensible à partir de Val Abraham, une image résolument moderne de la jeune fille, à travers la notion de scandale qui lui est associée, et qui trouve dans Singularités d’une jeune fille blonde sa forme la plus radicale. Une double image qui a donc évolué au fil du temps, au même titre que la question de la virginité, question qui a toujours obsédé Oliveira, depuis Angélica et les films de la tétralogie, dont elle constituait le thème central, jusqu’à des œuvres plus récentes, comme le Miroir magique, portrait d’une femme fortunée, Alfreda, dont le vœu le plus cher est de voir apparaître la Vierge Marie, à laquelle elle tend d’ailleurs à s’identifier, par sa répugnance avouée du sexe et surtout sa conviction que Marie était, comme elle, très riche. Elle suit en cela l’Evangile de Jacques et ce qu’en dit un mystérieux professeur, spécialiste des Saintes Ecritures.
S’appuyant sur une réflexion de Pascal Bonitzer, qui voyait dans la composition des plans de Mizoguchi "une métaphore de l’hymen", Yann Lardeau "constate [en 1988], chez Mizoguchi comme chez Oliveira, le même refus d’un découpage en champs-contrechamps, le même plaisir de la rampe et des déplacements latéraux, la même résistance à pénétrer sur scène". Or, à partir des années 90, Oliveira délaisse, ou du moins réajuste (car certains principes demeureront jusqu’au bout), sa conception du cinéma comme simple moyen de fixer le théâtre. Moins de résistance, ce qui entraîne de véritables trouées dans la texture de ses films, au demeurant plus fluides, les rendant plus énigmatiques encore. Quelque chose semble s’offrir au spectateur sans qu’on sache quoi exactement, tous ces moments, sublimes, où se mêlent ravissement et abandon, comme par exemple, dans le Miroir magique, quand Alfreda s’apprête à se baigner dans la rivière et qu’apparaît ce reflet de lumière, frémissant à la surface de l’eau; ou encore, dans le finale de Val Abraham, lorsqu’Ema, avant de disparaître, parcourt, telle une marche funèbre (c’est l’adagio de la Sonate au clair de lune de Beethoven qu’on entend) l’orangeraie et que, au contact des oranges, elle se rappelle le temps de sa virginité.
Faut-il y voir une sorte de "réalité sublimée", qui trouverait son corollaire dans l’image, empruntée à Claudel, qu’Oliveira donne dorénavant de la Vierge et de la virginité, à savoir l’image d’une vraie femme, qui "connaît" la réalité de son corps? D’autant que ce corps a un nom, c’est celui de Leonor Silveira, apparue pour la première fois chez Oliveira, à l’âge de 18 ans, dans les Cannibales - film grotesque autant que génial, où elle incarne Margarida, la jeune femme, forcément vierge, qui, le soir de ses noces, se jette par la fenêtre après avoir découvert, horrifiée, que son vicomte de mari n’avait ni bras ni jambes - et qui, par la suite, a participé à quasiment tous ses films. Comme si, à travers le corps admirablement présent de Leonor Silveira (au point de ne pas vieillir dans Val Abraham) et qu’Oliveira ne se prive pas de magnifier (ainsi dans le Miroir magique, lorsqu’elle apparaît en tenue de bain), la jeune fille jusque-là "enfermée" des années 70 et 80 s’ouvrait enfin à l’extérieur, après le raptus des Cannibales, d’abord timidement, sous la forme de quelques figures mythiques (Vénus, Eve), puis de manière plus épanouie, en alliance non plus avec Dieu mais avec la nature, à la fois offerte et ailleurs. C’est dans Val Abraham que cette alliance - la nature est celle de la vallée du Douro - atteint son point d’incandescence, où la perdition oliveirienne touche au plus profond, et ce d’autant plus que tout, secret et désir, y est exposé (le parfum d’une rose dont on s’enivre, son pistil que l’on caresse...), à la surface du film, miroir magique, visible bien qu’inaccessible. Une alliance qu’on retrouve dans Party, où le personnage incarné par Leonor Silveira, prénommé aussi Leonor, se laisse submerger par ce qui vient de l’extérieur, une extériorité impossible à définir mais que le personnage éprouve par le biais de phénomènes naturels, tels que la pluie et le vent, conférant au film une dimension cosmogonique.
Chez Oliveira, la jeune fille représente ainsi à la fois un passage entre deux mondes, le monde de l’innocence et celui de sa perte, et la fusion de ces deux mondes, l’adolescente qui demeure encore en elle et la femme qu’elle aspire à être, d’où ce mélange de crainte et de désir qui la traverse. Le scandale est là. Et c’est dans Singularités d’une jeune fille blonde, d’après une nouvelle d’Eça de Queiroz - un romancier qu’on oppose souvent à Camilo Castelo Branco et qu’Oliveira (qui préfère Camilo) adapte pour la première fois -, que le scandale, propre à la jeune fille oliveirienne, trouve sa plus belle expression. Leonor Silveira (qui depuis Inquiétude et son personnage de cocotte, a délégué sa jeunesse à d’autres actrices, exemplairement Leonor Baldaque, la petite-fille d’Agustina Bessa-Luís, pendant féminin de Ricardo Trêpa, le petit-fils de Manoel de Oliveira) y tient le rôle de l’inconnue, rencontrée dans le train, à qui le héros-narrateur confie son histoire, selon l’adage énoncé en ouverture: "Ce que tu ne racontes pas à ta femme ni à ton ami, raconte-le à un étranger." C’est l’histoire d’un coup de foudre, de ce que Stendhal appelait la cristallisation, qui pare l’être dont on tombe amoureux de toutes les qualités, de toutes les vertus: "une blanche colombe, de neige et d’or" comme il est dit dans le film, mais qui ne se révèle être, après coup, qu’une illusion, qu’un "trompe-l’œil", autant dire une image. Macário est tombé amoureux d’une image, en l’occurrence celle d’une jeune fille blonde, lorsqu’elle est apparue pour la première fois à la fenêtre située en face de son bureau, sortant de derrière les rideaux, de ces rideaux qui "permettent la naissance de romances", un éventail chinois à la main. Comme dans un tableau. C’est qu’il faut un cadre pour tomber amoureux, qui active l’imaginaire de celui qui aime, ainsi que le rappelle Barthes. On notera qu’à chaque apparition de la jeune fille à sa fenêtre, on entend le tintement d’une cloche, qui semble toujours marquer la même heure, ce que confirme le plan de l’église où l’on voit ladite cloche sonner au-dessus de l’horloge qui, elle, n’a pas d’aiguilles. Cela confère aux apparitions un côté hors du temps, presque irréel, comme si l’attrait exercé par la jeune fille, que Macário préfère appeler menina au début (référence possible au tableau de Velázquez, via la mise en abyme et le monde comme illusion), devait moins à sa beauté, évidente, qu’à ce qu’elle maintient caché, derrière son éventail, cet agalma qui la désigne, elle et pas une autre, aux yeux de Macário.
Image idyllique donc, mais trompeuse, car fantasmée, qu’Oliveira va s’attacher à brouiller, en glissant dans le film quelques indices (c’est le côté Edgar Poe du récit), autant de "singularités" qui rendent la jeune fille peut-être moins innocente que Macário le croit. Ainsi de la scène du jeton lors de la soirée chez le notaire, quand, après que Luís Miguel Cintra a lu, à l’arrière-plan, deux poèmes d’Alberto Caeiro (l'hétéronyme de Pessoa) dont le second semble faire écho au personnage de la jeune fille, celle-ci se lève brusquement de la table de jeu où elle était assise, croyant qu’un jeton lancé vers elle par un des joueurs était tombé. Qu’en est-il? On ne le saura pas. Reste le trouble créé par la scène, qui voyait auparavant la jeune fille jeter des coups d’œil à droite et à gauche (notamment à sa mère), rappelant le tableau de La Tour, Le Tricheur à l’as de carreau, où l’on se demande qui trompe qui, et, dans le cas de la jeune fille, ce qu’elle peut bien cacher. Mais l’essentiel n’est pas là. Ce qui importe c’est que, par ce mouvement de recul, la jeune fille vient signifier qu’elle n’est pas à sa place. Chacun occupe une place bien définie dans le film, et celle de la jeune fille se réduit visiblement au cadre - amoureux, social - dans lequel on la confine. Sa maladie, la kleptomanie, ne fait que traduire l’angoisse qu’il lui faut surmonter - une fois franchi l’espace (matérialisé par la rue et les bruits de la ville) qui la sépare de Macário et plus généralement du monde - quand une trop forte émotion la saisit. Si la connotation sexuelle y est manifeste, ce besoin irrépressible de voler témoigne aussi du vide au bord duquel elle se tient. Un acte hors sens, du registre de la jouissance, ce que Macário ne saurait comprendre ("Va-t’en!" lui crie-t-il, scandalisé, après la révélation du vol de la bague), la renvoyant à son statut de départ, celui d’image, mais une image désormais corrompue, qui montre la jeune femme, de retour chez elle, anéantie, s’écroulant dans un fauteuil, bras ballants et jambes écartées, corps déchu qu’Oliveira raccorde sans ménagement avec le plan du train dans lequel nous a été racontée l’histoire, surgissant du bas de l’écran comme s’il sortait du ventre de la jeune fille. Raccord sidérant, inouï, et en même temps des plus signifiant. La jeune fille chez Oliveira, ce n’est peut-être que cela finalement: un ébranlement, celui que représente toute naissance, ici la naissance d’une histoire. L’origine du récit. (extrait de Mondes imaginaires. Le cinéma de Manoel de Oliveira, sous la dir. de Nicolas Truffinet, 2017)

jeudi 27 avril 2017

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   Lancelot du lac de Robert Bresson (1974).

Je repars...



[ajout du 29-04-17, en attendant le départ] Jean-Luc Mélenchon, perplexe, cherchant un nom pour son prochain parti, après Trait d'Union, le Parti de Gauche, le Front de Gauche, la France Insoumise... la Gauche Anti-Libérale? pas mal, oui mais non, les initiales (GAL) ça fait trop terroriste... la Gauche Emancipatrice? ça c'est bien, oui mais non, le nom est déjà pris (en Allemagne)... et puis il faut que ce soit plus rassembleur encore, pour récupérer toute l'aile gauche du PS, tous ces neuneus qui ont voté Hamon... Ah ça y est, j'ai trouvé: la Générale de Gauche! le parti de la VIe République, là au moins c'est nouveau et ça fait pas trop terroriste... sauf que ça fait pas non plus très sérieux. Bref, si vous avez des idées.

PS (Post-socialistum): Bleu nuit par Timber Timbre.

[ajout du 05-05-17]

Macron et la politique: 40 ans [bientôt], toujours puceau [non, ça y est, rien de telle qu'une bonne grosse campagne présidentielle - bien putassière - pour vous déniaiser].

samedi 22 avril 2017

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Les deux pires pour demain:

Le moindre: le choc des 20% (favorisé par l'incertitude totale qui demeure quant aux résultats du 1er tour): 20% pour Le Pen, 20% pour Fillon, 20% pour Macron, 20% pour Mélenchon, 20% pour Hamon et les autres... Et tant qu'à faire, 20% d'abstention.

Le pire: la barre à droite toute (favorisé par le discours sécuritaire qui, actualité aidant, refait surface la veille de l'élection): Le Pen et Fillon qualifiés pour le second tour. Et déjà, à l'instar des émissions de téléréalité auxquelles se sera trop souvent réduite la campagne présidentielle: "Pour François, tapez 1". Pour Marine, tapez 2".

Sinon "élections, piège à cons", ça reste toujours un peu vrai, hélas:

"En 1789 on établit le vote censitaire: c’était faire voter non les hommes mais les propriétés réelles et bourgeoises qui ne pouvaient donner leurs suffrages qu’à elles-mêmes. Ce système était profondément injuste puisqu’on excluait du corps électoral la majeure partie de la population française mais il n’était pas absurde. Certes les électeurs votaient isolément et en secret cela revenait à les séparer les uns des autres et à n’admettre entre leurs suffrages que des liens d’extériorité. Mais ces électeurs étaient tous des possédants, donc déjà isolés par leurs propriétés qui se refermaient sur eux et repoussaient les choses et les hommes de toute leur impénétrabilité matérielle. Les bulletins de vote, quantités discrètes, ne faisaient que traduire la séparation des votants et l’on espérait, en additionnant les suffrages, faire ressortir l’intérêt commun du plus grand nombre, c’est-à-dire leur intérêt de classe. Vers le même temps la Constituante adoptait la loi Le Chapelier dont le but avoué était de supprimer les corporations mais qui visait, en outre, à interdire toute association des travailleurs entre eux et contre leurs employeurs. Ainsi, les non-possédants, citoyens passifs qui n’avaient aucun accès à la démocratie indirecte, c’est-à- dire au vote dont usaient les riches pour élire leur gouvernement, se voyaient retirer, par-dessus le marché, toute licence de se grouper et d’exercer la démocratie populaire ou directe, la seule qui leur convint puisqu’ils n’étaient pas susceptibles d’être séparés par leurs biens. Lorsque, quatre ans plus tard, la Convention remplaça le suffrage censitaire par le suffrage universel, elle ne crut pas bon, pour autant, d’abroger la loi Le Chapelier, en sorte que les travailleurs, définitivement privés de la démocratie directe, durent voter en propriétaires bien qu’ils ne possédassent rien. Les regroupements populaires, interdits mais fréquents, devinrent illégaux en demeurant légitimes. Aux assemblées élues par le suffrage universel se sont donc opposés en 1794 puis lors de la Seconde République en 1848, enfin à l’orée de la Troisième, en 1870, des regroupements spontanés mais parfois fort étendus qu’on devait appeler justement les classes populaires ou le peuple. En 1848, en particulier, on crut voir s’opposer à une Chambre élue au suffrage universel reconquis, un pouvoir ouvrier qui s’était constitué dans la rue et dans les Ateliers nationaux. On sait le dénouement en mai-juin 1848, la légalité massacre la légitimité. En face de la légitime Commune de Paris, la très légale Assemblée de Bordeaux transférée à Versailles n’eut qu’à imiter cet exemple. A la fin du siècle dernier et au début de celui-ci les choses parurent changer: on reconnut aux ouvriers le droit de grève, les organisations syndicales furent tolérées. Mais les présidents du Conseil, chefs de la légalité, ne supportaient pas les poussées intermittentes du pouvoir populaire. Clemenceau, en particulier se signala comme briseur de grèves. Tous, obsédés par la crainte des deux pouvoirs, refusaient la coexistence du pouvoir légitime, né ici ou là de l’unité réelle des forces populaires et de celui faussement un qu’ils exerçaient et qui reposait, en définitive, sur l’infinie dispersion des votants. De fait ils fussent tombés dans une contradiction qui n’eût pu se résoudre que par la guerre civile puisque celui-ci avait pour fonction de désarmer celui-là. En votant demain, nous allons, une fois de plus, substituer le pouvoir légal au pouvoir légitime. Le premier, précis, d’une clarté en apparence parfaite, atomise les votants au nom du suffrage universel. L’autre est encore embryonnaire, diffus, obscur à lui-même: il ne fait qu’un, pour l’instant, avec le vaste mouvement antihiérarchique et libertaire qu’on rencontre partout mais qui n’est point encore organisé. Tous les électeurs font partie des groupements les plus divers. Mais ce n’est pas en tant que membre d’un groupe mais comme citoyens que l’urne les attend. L’isoloir, planté dans une salle d’école ou de mairie, est le symbole de toutes les trahisons que l’individu peut commettre envers les groupes dont il fait partie. Il dit à chacun: "Personne ne te voit, tu ne dépends que de toi-même; tu vas décider dans l’isolement et, par la suite, tu pourras cacher ta décision ou mentir." Il n’en faut pas plus pour transformer tous les électeurs qui entrent dans la salle en traîtres en puissance les uns pour les autres. La méfiance accroît la distance qui les sépare." (Jean-Paul Sartre, "Elections, piège à cons", Les temps modernes n°318, janvier 1973)

[...]

Après le Z, quelle lettre.

Après le Z, quelle lettre (1) Ça turbule; et ça (se) croise. Mais en quoi. Se sentir nu de langue. Être comme ce dont parle Gérard Grisey dans son œuvre musicale: "le noir de l’étoile". Des mots non à lire, mais à atteindre dans le refoulé de la substance. De toutes façons à s’y inventer en lecture de ce qui échappe d’où s’opère l’inconnu. C’est de ces blancs de marche que le noir se détache.

Après le Z, quelle lettre (2) Ça vertige; et ça se glyphe dans les interdits d’un Œdipe de paroles. Peut-être faut-il relire Bataille. Être là - le "là" du diapason de l’être - où ne s’efface ni ne s’altère les points et les déliés, dans l’empan du vide et de l’énigme. Cette remise en question sans minorité pour la vivre. Est-ce manière de s’y offenser que de faire appel à la blafarde des centrales nucléaires. Qu’y aurait-il eu qu’il n’y a.

Après le Z, quelle lettre (3) Ça zeste; et ça se shmatte. En quelle impossible. Se poser à la ligne d’écriture, dans l’être à soi-même la bande de Moebius. En incognito d’un tout autre ordre que celui de la technique, s’inscrire dans l’histoire d’un pulsar d’origine. La volte langue danse en mémoire les refoulés gravides. A regarder les torsions de l’acrobate, on ne cesse d’aviser les mutations possibles. Qu’est-ce que l’être dit civilisé.

Après le Z, quelle lettre (4) Ça salpêtre; et ça s’iroshime. De quels lieux. De reposer question, n’est-ce pas là toucher au sacrifice. N’être affligé ni de doute ni de raison. L’écriture bleue de langue irait-elle à traverser le cyclone sans en perdre la mémoire. Que cachent les machines de ce qu’elles nous trompent et nous hypnotisent. Tuerie à distance d’une guerre nucléaire virale impitoyable, incontrôlable.

Après le Z, quelle lettre (5) Ça charrie; et ça s’essaime. Les bubons crèvent la peau de la planète. N’y aurait-il plus de "déjà". Temporalité d’un ailleurs temps; mais lequel.

Le hors-là d’ici qui n’est pas l’après-coup. Est-ce ce que Romain Rolland appelait "le soleil blanc de la substance et les mots de feu de Spinoza". Ecrire les deux mots derniers de la traversée en lettres de Do évidées et fluantes. Mais cette énergie de pulsar, que cyclone-t-elle. Cyclone: le cyclone des clonés sans paroles (6).

Après le Z, quelle lettre  (7) Ça se prologue; et ça s’hyper-vitesse. Dans quelle dimension. L’espace de lieu/temps se déformerait-il que le changement à vue déformerait même le chaos. Que le réel soit juge et parti n’imprime en rien le virtuel réservoir sans fond de tous les possibles. Nouvelles dimensions; nouveaux espaces-temps; déformation. L’ouverture est si considérable qu’à la tempérer nul ne le peut. Dans cette excessivité incontrôlable ne suiciderait-elle pas la pensée.

Après le Z, quelle lettre  (8) Ça ne bégaie; ni ne s’affecte. D’un hors-tremblé, le spectre. L’animalité de langue n’a plus cours, comme si la lettre se dégorgeait de tout le littoral. Le couple infernal 0/1 s’engouffre dans la gueule des murènes de la technologie. La terre méprisée se retire, pour quel musée de cire resterait-elle. Qu’entendre là d’où plus personne ne parle, et où seules les grenouilles en spatiales nuclées éjaculent de l’humain. L’inachevé transhume. Vers quelle planète et pour quel siècle. Voyeurs de lois et d’amendements qui nous infâment et que, de façon troublante, nous encourons le risque de pouvoir cautionner, restons vigilants à demeurer insoumis et vifs insurgés.

Claude Maillard, "Après le Z, quelle lettre",
Che vuoi? n°34: La métaphore, 2/2010

(1) Qu’est-ce que ça écrit aujourd’hui? Dans et sous la parole, mais de quelles paroles. Le "d’où ça écrit" écrit comment. Et précisément d’où.
(2) Dans l’a posteriori d’une société qui va, en pure inconnaissance voire innocence, à sa perte (?). Mais quel a posteriori en petit a? De quel objet et de quelle chute? Qu’y aurait-il dans un écrire/ ne pas écrire, ne plus écrire?
(3) La Méga-machine se montre monstrueusement "internet" et les machines machinantes s’excrémentent dans le fleuve d’Hiroshima Nagasaki. La planète terre vit sa disparessence.
(4) Quel au-jour-dit? S’agit-il d’écrire là une entreprise qui n’a jamais encore eu lieu? Est-ce y être là où on n’est plus? Internet, figure monolithique, plus interrogeante que le parallélépipède autour duquel tournaient les primates dans le film de Kubrick, est le symbole d’aujourd’hui, la Méga machine. Avec elle, quelle odyssée, de quel espace et pour quelle mort.
(5) A en écrire. Mais qu’écrire quand les paroles se manquent, quand le souffle se tait. Pourtant s’y inviter dans le retournement, sans mots dire, qui rejoint l’a vocale faisant deuil de toutes lois.
(6) Oui, quel aujourd’hui. Là, où juste avant, il y eut un silence de grande humilité, un chuchotement d’épreuve, d’où ça allait pouvoir en dire d’Hiroshima l’amour dans le tournant du corps au décompté du ciel et de la terre.
(7) Au jour dit, n’y aurait-il plus que cette mise à jour d’un dit non inscrit qui se jouerait d’un petit "e" de mail en mail. Petit "e" d’une électronie de rupture.
(8) Sans l’écriture d’histoire, celle qui touche au sacré, l’homme se constituerait-il en tant que parlêtre. Ne serait-il pas seulement ce passager virtuel ou ce robot rebut de la machine?

mardi 18 avril 2017

Z

Ah The lost city of Z de James Gray... Son plus beau film avec Two lovers. Un film étonnant, aventureux plus que d'aventure, s'avançant vers des territoires inconnus, terras incognitasmi-réels mi-fantasmés, qui relèvent autant de la géographie que du roman familial, un film mystérieux à l'image du mot Amazonie, évoquant moins le pays légendaire des amazones qu'un lieu mythique, la fameuse cité Z, auquel croyait Percy Fawcett, parti plusieurs fois à sa recherche, s'enfonçant de plus en plus loin dans la jungle amazonienne, jusqu'à disparaître lui-même mystérieusement (victime de quelques tribus indiennes reculées ou au contraire les rejoignant dans un ultime voyage - Hergé s'en est inspiré pour le personnage de Ridgewell, le vieil explorateur que rencontre Tintin dans L'Oreille cassée), l'important ici étant la quête autant que son objet, ce qui confère au film une dimension graalesque (Percy c'est le diminutif de Perceval).
La beauté de Lost city of Z tient d'abord à son mouvement, autour des deux pôles que constituent d'un côté l'Angleterre, bloc vertical, hiérarchisé et humiliant pour Fawcett qui ne peut accéder socialement à la place qui lui revient (du fait d'une généalogie entachée), et de l'autre, l'Amazonie, espace horizontal, incertain, dont il veut approcher les limites (il est aussi topographe), un mouvement pour le coup fuyant, en trois temps, mouvement qu'on pourrait qualifier d'elliptique, au niveau spatial, puisque à deux foyers et sans véritable centre (c'est d'ailleurs ce décentrement, brouillant le point de fuite, qui peut déconcerter certains, trop habitués aux narrations bien carrées), mais aussi temporel, le récit multipliant les ellipses, de sorte que c'est le film lui-même qui devient une sorte d'orbite, par la courbe ainsi formée, et sa progression par périodes, tantôt anglaises, tantôt amazoniennes... jusqu'au finale, véritable apothéose, aux allures cosmogoniques.
Un beau film donc, et d'autant plus beau que s'y ajoute, comme souvent dans le cinéma américain, la question du père, c'est même le nom-du-père qui se trouve ici convoqué, d'où cette puissance d'émotion qui va crescendo - on pense à ce que disait Barthes, comme quoi "raconter, c'est toujours chercher son origine, dire ses démêlés avec la Loi, entrer dans la dialectique de l'attendrissement et de la haine" -, entre un nom qu'il faut laver (ce qui entraîne le mouvement) et celui qu'il faut transmettre (justifiant le dernier temps du mouvement: l'expédition avec le fils aîné), trajectoire qui n'est possible que grâce à l'amour - sacrificiel - d'une femme (l'épouse et mère). Pour l'honneur retrouvé de P. Et c'est magnifique.  

lundi 10 avril 2017

[...]

Dans une réplique classique d'une comédie hollywoodienne loufoque, la fille demande à son petit ami: "Tu veux m'épouser?" "NON!" "Arrête de tergiverser! Donne-moi une réponse claire!" D'une certaine façon, la logique sous-jacente est correcte: la seule réponse claire et acceptable pour la fille, c'est: "Oui!" Donc toute autre réponse, y compris un: "Non!" clair, est considérée comme un faux-fuyant. La logique sous-jacente est (...) celle du choix forcé: vous êtes libre de décider, à condition de faire le bon choix. (Slavoj Zižek, Cités n°16, Jacques Lacan, Psychanalyse et politique, 2003)

Sinon à venir: "Gray's anatomy", un post sur The lost city of Z, et après... LA QUILLE!

[ajout du 15-04-17] Un peu de politique-fiction (pour changer). Nous sommes le 24 avril au matin. Il est 10h30. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle viennent seulement de tomber: Le Pen et Mélenchon seraient qualifiés pour le second tour. J’écris ça au conditionnel car c’est tellement serré qu’un recomptage des voix n’est pas à exclure. Jugez plutôt: Marine Le Pen: 21,5%, Jean-Luc Mélenchon: 21,3%, François Fillon: 21,2%, Emmanuel Macron: 21%. 10h52: Alors que Macron n’a toujours pas repris connaissance (il s’est évanoui à l’annonce des résultats), l’autre grand battu, Figarillon, arrivé 3e - "la place du con" comme disent les sportifs, "la médaille en chocolat" rectifierait Bayrou - fait savoir sur BFMTV, appuyé en cela par Copé, qu’il conteste les résultats, pointant de nombreuses irrégularités dans le déroulement du scrutin et menaçant, si sa demande de recompter les bulletins n’était pas prise en compte, de saisir la justice. 11h17: Sarkozy estime de son côté que Fillon a été battu, même s'il s'est bien battu, et qu'il doit reconnaître sa défaite (sous-entendu: bien fait pour sa gueule). 11h20: Juppé, lui, dit qu’il s’en fout. 12h05: Benoît Hamon, arrivé premier des candidats dont les frais de campagne ne seront pas remboursés (il a fait 4,7%, haut la main, devant Dupont-Aignan et Poutou), déclare sur BFMTV qu’il renonce momentanément à la démocratie participative pour se consacrer au financement participatif, cf. son site de crowdfunding qu’il vient d’ouvrir: RMU - "remboursement maximum utopique", ironise Valls, à 12h34, estimant que, même si on l’a un peu poignardé dans le dos, c’est surtout lui qui s’est planté. 13h00: Macron aurait repris ses esprits, quelques secondes, le temps que Bayrou lui confirme son élimination, avant de retomber dans les pommes. 13h20: Sur BFMTV, Fillon accuse Hollande d’avoir magouillé pour que des bulletins de vote en sa faveur, des milliers d’après lui, ne soient pas comptabilisés - il a les preuves. 13h31: Hollande réagit depuis l’Elysée: "Oh l’autre..." Pendant ce temps-là, Le Pen, habillée d’une longue veste en cuir noir, rabbi-bochée avec Papa, rappelle à toutes fins utiles (c’est en direct sur TF1, France 2, BFMTV, LCI et CNews), que dans 15 jours il faudra choisir entre l’Ordre et le Chaos. Mélenchon, lui, incapable de choisir entre le treillis et le survêt, opte finalement pour sa tenue de franc-maçon et prend la parole à 13h40 précises, depuis son QG de campagne (c’est en direct sur les mêmes chaînes + TV Venezuela), se lançant dans un magnifique discours, enflammé, passionné, mais sans arrogance, sans animosité, un discours de futur président, avant de conclure: "la blondasse, je vais l’écraser!". 14h01: On apporte des sels à Macron. 14h28: Fillon confie sur BFMTV que si on ne recompte pas les voix, lui et Penelope pourraient se suicider. "Alors là, c’est le pompon" raille Christine Angot, qui passait par hasard, au même moment, sur France 2... 22h15: j’ai réussi à dormir un peu. A la télé, c’est toujours l’imbroglio. Macron a été hospitalisé, Fillon est bien vivant, décidé à ne rien lâcher... Le Pen affirme qu’elle aime les immigrés, Mélenchon qu’il faudra composer avec le monde de la Finance, le second tour est lancé alors que les résultats du premier restent en suspens. Comme ça risque de durer longtemps, je décide de relire Le Vicomte de Bragelonne, mon roman favori.

PS. Nous sommes le 27 avril: les voix sont finalement recomptées. C’est Macron (tout juste sorti de l’hôpital) qui maintenant est en tête devant Fillon... Euh non, on a oublié la Guyane, Mélenchon repasse 2e... Hein quoi? Macron aurait été poignardé avec le couteau de Hamon, un de ceux qu’il avait dans le dos et qu’on lui aurait volé. On soupçonne Fillon et Le Pen. Tous les deux sont arrêtés. Macron, de retour à l’hôpital, rappelle qu’il est gentil et qu’il ne faut pas siffler. De toute façon, l’élection est annulée... "Ah merde, et ma dynamique alors..." se désole Mélenchon.

vendredi 7 avril 2017

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Une femme coquette (1955) de Jean-Luc Godard (Hans Lucas). Le deuxième des cinq courts métrages réalisés par Godard dans les années 50, longtemps invisible et récemment réapparu sur Internet via la chaîne YouTube de David Heslin. A rapprocher de la Soirée, le premier film (1963) de Jean Eustache, avec Paul Vecchiali, Jean-André Fieschi et André S. Labarthe, tourné (sans le son) lui aussi à l'âge de 24 ans, adapté lui aussi - quoique plus librement - d'une nouvelle de Maupassant, mais resté par contre inachevé.

PS. La vidéo a disparu (et le compte YouTube de David Heslin avec), soi-disant pour atteinte aux droits d'auteur (ce qui fait marrer quand on sait que Godard est justement contre le concept de copyright), et ce quelques heures seulement après que je l'ai mise sur le blog. Je la remets via un autre compte. Pas sûr qu'elle reste très longtemps...

Autre chose:

On sait que les sondages c'est un peu comme les prévisions météo ou les cours de la Bourse, c'est pas très fiable. Pour les comprendre, il faudrait peut-être recourir aux fractales, à partir notamment de la notion de "cristallisation", appliquée aux votes des électeurs, qui touche autant au phénomène d'idéalisation - tel que l'a conceptualisé Stendhal (et chanté Gainsbourg) dans le processus amoureux, qui fait qu'un électeur va se décider en faveur d'un candidat et pas d'un autre - qu'à l'image du flocon de neige...
Il y a quelque chose de fractal, du moins de l'invariance, quand on compare les courbes de Hamon et de Mélenchon. Si le second grimpe c'est uniquement au détriment du premier, selon le principe des vases communicants: Mélenchon est aujourd'hui à 17% et Hamon à 9% là où il y a un mois c'était Hamon (encore sous l'effet de sa victoire à la primaire de la gauche) qui était devant Mélenchon, 15% contre 11%, de sorte que le total (26%) n'a pas changé, identique tout au long du mois, au point d'ailleurs qu'on peut se demander si ce n'est pas là le score final, global, des deux candidats tel qu'il s'établira au soir du premier tour.
Or si Mélenchon peut encore monter dans les sondages, c'est même fort probable, Hamon, lui, ne saurait tomber au-dessous de 5-6%, ce qui veut dire que Mélenchon finalement ne peut dépasser les 20-21%, un score peut-être suffisant pour coiffer Fillon sur le fil, lequel Fillon est à 20%, malgré les affaires, comme il y a un mois, mais trop juste pour battre Le Pen et Macron qui eux tournent chacun autour des 25%, là aussi comme il y a un mois. Parce que c'est de cela qu'il s'agit: hormis l'inversion des courbes entre Hamon et Mélenchon, celui-ci (qui tient ainsi sa revanche sur le PS) se substituant à celui-là, plus grand-chose ne bouge depuis plusieurs semaines, comme si le grand cirque médiatique n'avait fait que brasser du vent. Quelle que soit l'échelle utilisée (la gauche, la gauche + Macron, la gauche + Macron + la droite, la gauche + Macron + la droite + Le Pen), la configuration reste la même.
Mais bon, les élections en 2017, on le sait depuis Trump et le Brexit, ont peut-être plus à voir avec la théorie du chaos et l'effet papillon (un enchaînement de faits non perceptibles entraînant à l'arrivée, sans que rien ne l'ait annoncé, un véritable bouleversement) qu'avec le concept de fractales... Exemple: des milliers d'électeurs jusque-là indécis, donc non "cristallisés", ou subitement "décristallisés", créant une sorte de réaction en chaîne en optant au dernier moment pour un même candidat, qu'ils propulsent en tête, comme à la primaire de la droite avec Fillon. C'est le rêve auquel s'accroche aujourd'hui Benoît Hamon... Encore faudrait-il qu'il y mette du sien Benoît Hamon, parce que pour l'instant, si on se met à la place de l'électeur socialiste, en termes de séduction, Hamon c'est pas ça... Etonnez-moi, Benoît...! chantait Françoise Hardy en 1968 (paroles de Patrick Modiano): "Etonnez-moi car de vous à moi, cela ne peut pas, cela ne peut pas durer comme ça, car de vous à moi, c'est fou c'qu'on s'ennuie ici." On ne saurait mieux dire.

PS. Pourquoi ce billet? Pas pour dire pour qui je vais voter le 23 avril, tout le monde s'en fout, d'autant que je fais moi-même encore partie des indécis, hésitant toujours entre vote utile et vote de conviction (ce qui en bon obsessionnel peut finir par l'abstention), étant entendu aussi que la cristallisation chez moi ça ne marche pas... Non, juste parce que j'ai toujours un peu de tendresse pour les petits candidats, de quelque bord qu'ils soient (tant que ça reste démocratique), et que Hamon, tel que c'est parti, est en train de les rejoindre, suscitant pour le coup une forme de compassion. Eh oui, c'est mon côté sensible...

mardi 4 avril 2017

Tennis


Alaina Moore et Patrick Riley



POP EYE  # 13

Yours conditionally, Tennis.

Tennis... retour gagnant! Après un troisième album (Ritual in repeat) un peu décevant, le duo de Denver nous revient à son meilleur niveau, celui de son deuxième album, Young & old, un petit bijou (n°2 de mon Top albums 2012) que Yours conditionally n'est pas loin d'égaler [finalement je crois même qu'il le dépasse]. Bon évidemment, j'entends d'ici les grincheux nous ressasser que tout ça est bien gentil, charmant même, mais que ça sent trop le réchauffé, que c'est de la pop seventies, genre Fleetwood Mac, que Tennis ressuscite ("In the morning I'll be better", "Baby don't believe", "10 minutes 10 years"...) plus qu'il ne réinvente, bref de la musique vintage, agréable à écouter, comme en son temps le rock FM, mais aussi joliment ringard... Bah non. Car si les années 70 sont bien le socle du groupe, qui fait que, outre Stevie Nicks, on pense aussi, quand on écoute Alaina Moore, à Judee Sill, Carole King, Karen Carpenter et d'autres chanteuses US de cette époque, ça ne reste pas figé pour autant... Comme dans Young & old, on devine une progression, une remontée vers le présent, qui rend la pop de Tennis finalement plus actuelle qu'il n'y paraît. Ça tient à une accumulation de petits détails, dans l'écriture des chansons, dans les arrangements, surtout dans la voix d'Alaina Moore, qui semble traverser le temps, de sorte qu'on y croise également les années 80-90 ("My emotions are blinding" est très madonnesque, alors que "Please don't ruin this for me", par ses intonations, n'est pas sans évoquer Kate Bush), de même que les années 2000 via Goldfrapp et le meilleur RnB ("Ladies don't play guitar", "Matrimony")... Et ça c'est inestimable.

In the morning I'll be better (vidéo: Luca Venter) - My emotions are blinding - Fields of blue - Ladies don't play guitar - Matrimony - Baby don't believe - Please don't ruin this for me - 10 minutes 10 years - Modern woman (vidéo: Luca Venter et Kelia Anne) - Island music.

[ajout du 05-04-17] Bonnes plages (suite):

Si vous aimez Broadcast et Au Revoir Simone, vous aimerez Here & now, le deuxième album de Karaocake, duo composé de Camille Chambon et Stéphane Laporte (aka Domotic), de la pop de chambre lo-fi, à l'image du clip réalisé par Tom Gagnaire pour le premier titre (Youth slip), là encore de la belle pop, concoctée à la maison (guitares, synthés et boîtes à rythme), faite de rêveries et de secrets (légers) qui affleurent à la surface des morceaux, petites mélodies veloutées autant que volutées, distillant une atmosphère délicieusement trouble. A écouter ici et maintenant:

Youth slip - Humdrumbeatlife - Grow out - Mother of it all - Summertime - Here & now - Mothers and fathers - End of the day.

vendredi 31 mars 2017

[...]




Le PS en 1993, à l'époque du "big bang". De gauche à droite: Hamon, Cambadélis, Mélenchon, Rocard (lui-même entouré de Claire Dufour et Geneviève Domenach-Chich, la maman d'Elise Domenach, la critique de Positif, hé hé), Moscovici, Bartolone, Glavany et Valls.

Ah Rocard... trop naïf, pas assez fourbe, pour devenir Président de la République:

1969: la désunion de la gauche (sans Mitterrand, orphelin du Général) et un deuxième tour entre les deux candidats de la droite ("blanc bonnet" et "bonnet blanc").
1981: le respect de la parole donnée: se retirer (malgré des sondages favorables) si Mitterrand se portait candidat, ce dernier se faisant dès lors un plaisir de lui couper l'herbe sous le pied.
1995: l'abandon après la défaite du PS (dont il avait conduit la liste) aux Européennes de 1994, torpillé par la liste "Energie radicale" (MRG) de Tapie, elle-même téléguidée en sous-main par Mitterrand, et son éviction du poste de premier secrétaire.

Désunion, trahison, condamnation... c'est toujours la même histoire. 2017 n'y déroge pas.

Par rapport à 1969, Hamon c'est un peu Rocard, alors que Macron, lui, serait plutôt Defferre (qui ne croisait plus le fer) et que Mélenchon, par son talent d'orateur plus que par son projet révolutionnaire, rappellerait Duclos - Poutou et Arthaud, eux, bien sûr s'apparentent à Krivine.

Bonus: Rocard en 1969 (soit au même âge que Macron aujourd'hui): , , , et ... et en 1980: .

samedi 18 mars 2017

[...]




"Virage sud" (version orchestrale live), Aquaserge, 2 octobre 2015 + la version studio, plus courte, telle qu'on peut l'écouter sur l'album Laisse à être qui vient de sortir.

samedi 11 mars 2017

Split

La horde sauvage. (attention, spoilers!)

Ah Split, le dernier Shyamalan, film-monstre, film-cerveau, un des plus forts, des plus beaux aussi, qu'on ait vus depuis longtemps (Psychose?, Shining? Lost highway?...), si fort et si beau qu'on ne sait par où commencer. Peut-être par le titre, tout simplement. Split. Autant dire divisé, sens premier du mot et du film, en rapport avec le DID (dissociative identity disorder) dont souffre Kevin le héros, mais aussi fendu, cassé, brisé comme du verre, qui fait du film le complément d'Incassable, ainsi que le révèle le twist final, le second twist, avec l'apparition de Bruce Willis, effet certes marketing (c'est le côté roublard de Shyamalan, Incassable 2 devrait être son prochain film), mais surtout prolongement du premier twist, le dévoilement de "la Bête", la 24e identité de Kevin, la plus puissante de toutes, la plus terrifiante, dans laquelle se seraient libérées toutes les potentialités de son cerveau (et j'ajouterai du récit), validant les théories fumeuses - quant au DID - de la psychiatre qui le suivait, laquelle aura joué pour le coup dans l'histoire le rôle d'apprentie sorcière. La "Bête" attendue, espérée, par "la Horde" (les autres identités, du moins les trois ou quatre qui avaient pris le pouvoir, l'ensemble s'apparentant après l'avènement du monstre à une sorte de horde primitive), soit le passage de split à unbreakable, du héros schizo au superhéros (ou supervilain, c'est pareil), autant dire du psycho thriller au comic book movie, de Hitchcock à Stan Lee. "Let's twist again" diront les anti-Shyamalan, sauf que là, jamais le twist shyamalanien n'aura été aussi logique, aussi nécessaire, aussi fondamental, expliquant non seulement que son absence aurait confiné le film au stade de petit film d'horreur lo-fi, pas désagréable en soi mais vite oublié (Shyamalan a besoin d'éclater ses histoires, à la différence d'un Carpenter dont l'écriture est plus musicale, qui peut tenir sur une simple ligne et quelques notes, qui fait par exemple que son dernier film, The ward, que j'aime beaucoup, n'a rien d'autre à révéler que ce que le film nous donne à voir tout du long), mais surtout que, par sa démesure même, par la vision nouvelle, ici quasi hallucinée, que le retournement final offre du film, invitant le spectateur à reconsidérer ce qu'il vient de voir, le récit prend une dimension qu'aucun des précédents films n'avait atteint jusque-là. Donc twist génial - en dépit de son aspect too much (je me répète) mais Shyamalan est un gourmand on le sait -, d'ores et déjà un des plus inouïs de l'histoire des twists (l'autre grand twist vu cette année c'est bien sûr la fin de Barça-PSG, génial aussi dans son genre). Car split, c'est ça également: se répandre, aller le plus loin possible, au-delà des promesses du récit, dans des contrées qu'on ne soupçonnait pas, même si Shyamalan glisse quelques indices ici et là, parmi d'autres, qui eux ne visent qu'à égarer... Mais encore split au sens de partager, qui fait que la disjonction non seulement s'installe à tous les niveaux du récit mais surtout s'organise progressivement, laissant deviner une sorte d'ordre dans le chaos, pour au final mieux rassembler les morceaux... Et là il faut parler de Casey, la jeune fille séquestrée, elle-même divisée et dissociée des deux autres filles, personnage admirable, qui assure l'équilibre du film, à la fois miroir et glace sans tain, sans qui Split ne serait pas ce qu'il est - un chef-d'œuvre, ça y est je l'ai dit -, quand bien même il y aurait pour finir cet incroyable twist... (à suivre)

[ajout du 15-03-17]:

Le cas Casey.

En face de Kevin, aka Dennis aka Patricia aka Hedwig... aka la Bête, il y a donc Casey. Casey Cooke avec ses initiales identiques (CC) comme les superhéros Marvel (Peter Parker aka Spiderman, Bruce Banner aka Hulk...), comme David Dunn le superhéros d’Incassable. Autant dire qu’elle appartient au même univers qu’eux, qu’elle est probablement une future supergirl, ce que laisse supposer le dernier plan dans la voiture où, à travers son regard, elle apparaît "différente", signe manifeste d’une métamorphose en cours. L’histoire de Casey vient ainsi redoubler celle de Kevin/Dennis/la Bête, dans un registre qui relève autant du mythe que du conte de fées. Et c’est bien ce redoublement qui permet au film d’atteindre une telle puissance d’émotion, aidé en cela par l’extraordinaire interprétation de la jeune Anya Taylor-Joy. Il faut voir comment Casey, parallèlement à l’avènement progressif de la Bête, fait preuve elle aussi, petit à petit, d’une forme de contrôle sur les événements, d’abord limité à l’identité la plus fragile (Hedwig) qu'elle essaie de manipuler, puis s’élargissant, en même temps qu’elle investit de nouveaux espaces, dans le sous-sol où elle a été kidnappée, jusqu’à l’affrontement final où vont s’exorciser les traumas du passé. La maîtrise de Shyamalan dans la conduite de son récit, la manière de le découper, d’y intégrer les flashbacks relatifs aux abus sexuels (étonnantes scènes de chasse), est un modèle du genre. Un tournant vient marquer le processus dramatique, lorsque Casey ramasse une vis qui traînait par terre. A ce moment précis, on imagine une possible évasion de la jeune fille, à travers l’usage qu’elle ferait alors de la vis, par exemple forcer une serrure. Il n’en est rien. De la vis il ne sera plus question (ou alors ça m’a échappé). Et c’est après coup que l’on comprend que ce geste sans suite n’était qu’un réflexe chez Casey, celui de l’enfant abusé, pratiquant l’automutilation et récupérant à cette fin tout ce qui peut servir. [ajout du 17-03-17: en fait, ça m'avait échappé, Casey se sert bien, ensuite, de la vis pour forcer la serrure de sa cellule... disons alors qu'au moment où elle ramasse la vis, il y a dans ce geste à la fois l'anticipation de ce qui va suivre - au niveau du scénario - et la condensation symbolique de tout ce qu'elle a subi depuis l'enfance, le traumatisme et ses séquelles] La vis, loin de préparer à une quelconque libération, suggérait au contraire l’enfermement psychique de l'adolescente, anticipant surtout sa rencontre avec la Bête, la révélation que constituent sur son corps toutes ces scarifications et le fait que tous deux finalement sont "pareils": des êtres brisés (donc les plus évolués selon la Bête). "Pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre", pourrait presque dire chacun, de chaque côté des barreaux, paraphrasant ainsi Bresson. Et c’est très fort.

Au final, Split serait moins un film anti-Trump qu'un film sur la question trans (à travers le personnage de Kevin Wendell Crumb), mieux: un grand film trans... A développer ici ou ailleurs.

mercredi 8 mars 2017

Les belles du Montana

Des trois histoires, reliées par quelques fils seulement, qui composent Certain women, le nouveau film, magnifique, de Kelly Reichardt, la deuxième est peut-être la plus impressionnante. Il ne s’y passe quasiment rien, si l’on compare aux deux autres où il ne se passe déjà pas grand-chose. Mais la beauté est là, au niveau de la forme, dépouillée à l'extrême, comme de tous ces silences qui suggèrent l'indicible. De sorte que si on appliquait la fameuse "règle de trois" chère à Biette, quant à ce qui gouverne un film, on pourrait dire que dans Certain women c’est bien le projet formel qui lutte avec le récit au détriment de la dramaturgie, quasi inexistante. Lutte minimaliste, mais lutte quand même, sur fond naturaliste (au sens littéraire du mot, du réalisme documenté), entre disons l’épure bressonienne, tendant à l’abstraction, et l’épure durassienne, visant à l’isolement, entre le tranchant des plans et la transparence des mots.
Dans les deux cas, une même blancheur, comme celle des montagnes enneigées qui entourent Livingston, petite ville du Montana où se déroule le film, Livingston sur la ligne NP (Northern Pacific) à l'image de l'ouverture avec son train de marchandises, comme si Reichardt elle-même, après son arrêt prolongé dans l'Oregon, était repartie vers l'Est; le Montana, symbole même des grands espaces américains, ici plus sundanciens que fordiens, donc "redfordiens" - Redford y a tourné Et au milieu coule une rivière et l'Homme qui murmurait à l'oreille des chevaux - sauf que, depuis Hawks, on sait que la pêche à la mouche est le sport favori de l'homme et que, Patricia Mazuy nous l'a rappelé, prendre soin des chevaux (et les monter) est surtout un sport de filles. Autant dire que dans Certain women il y a bien des chevaux, des chiens aussi (forcément avec Reichardt - le film est dédié à sa chienne Lucy), mais pas de poissons. Et pas d'hommes non plus, du moins de moins en moins à mesure que le film avance (immature dans la première histoire, distant dans la deuxième, l'homme est carrément absent de la troisième), laissant les femmes seules, enfermées dans leur solitude, ce qu'évoque l'encerclement des montagnes.
Bon alors, et cette deuxième histoire, en quoi est-elle si impressionnante? C'est que, moins ludique que la première (les relations difficiles entre une avocate - Laura Dern - et son client, prêt à tout, même une prise d'otage, pour obtenir gain de cause), moins séduisante que la dernière (la rencontre entre une juriste débutante - Kristen Stewart - venant donner des cours du soir et une jeune ranchwoman - Lily Gladstone - qui y assiste pour le seul plaisir de la voir - sublime scène quand celle-ci après le cour fait monter Kristen Stewart sur son cheval et l'emmène au pas jusqu'au fast-food du coin), elle est comme le point d'ancrage du film. Où y règne une vraie mélancolie, soit la part la plus durassienne du film, à travers cette histoire de pierres, restes d'une ancienne école bâtie à l'époque des pionniers, qu'une femme (Michelle Williams) mal mariée veut absolument récupérer d'un vieil homme pour la construction de sa future maison. A un moment donné, alors que les pierres sont rassemblées, on voit la femme faire un signe de la main au vieil homme, resté debout derrière sa fenêtre, sans que celui-ci lui réponde, comme s'il ne la voyait pas... Ce court moment, écho à d'autres, est comme un temps d'évanouissement dans le film, une sorte d'aphanasis, le regard ailleurs du vieil homme renvoyant la femme à sa propre solitude, comme si les blocs de pierres ainsi acquis, tels des Bastilles de grès, ne faisaient que l'emprisonner un peu plus, hors du monde...

A venir: Split de M. Night Shyamalan (comme c'est la journée de la femme et non du trouble de la personnalité multiple, j'ai permuté les textes, ha ha).

mercredi 1 mars 2017

[...]

Bon, avant de vous parler de Split, le dernier film, génial, de Shyamalan, quelques mots sur deux autres films, l'un très moyen, l'autre franchement raté.

1. Loving de Jeff Nichols

Take care.

"C’est un beau roman, c’est une belle histoire, lui, il était blanc, elle, elle était noire..." Oui, bah non, pas de roman ici, juste une histoire qui n’a de beau que le nom des époux (Loving), le surnom de la femme ("String bean" devenu "Brindille" dans la version française), la carrosserie des voitures (ça se passe au tournant des années 60) et bien sûr le fait d’être vraie. Or le vrai c’est quoi dans Loving? Une image de magazine, celles de LIFE que Nichols (via son acteur fétiche, Michael Shannon, qui dans le film tient le rôle du photographe) reproduit invariablement, le plus fidèlement possible (ah, Joel Edgerton, sa chemise à carreaux et sa gueule de redneck, semblable au vrai Richard Loving), suite de plans que la presse s’empressera de trouver sobres, empreints de dignité, alors que tout y est lisse, parce que justement ce n’est que reproduction, reconstitution, mise à plat d’une histoire réduite à sa stricte symbolique, celle du politiquement correct, sans autre enjeu que celui d’être volontairement (autant dire que ça se voit) dépouillé du trop-plein d’émotions que risquait un tel sujet (l’histoire des époux Loving, voulant vivre là où ils ont toujours vécu, en Virginie, sauf que dans cet Etat, en 1958, le mariage interracial constituait un crime). De sorte d’ailleurs que le sujet, à force de lissage, finit par se déplacer, l’intérêt de Nichols semblant davantage porter sur le mariage (dans la lignée familialiste de ses films précédents, ici ce n’est plus take shelter mais take care) que sur l'interracial. La preuve? Le fait que ce qui touche plus spécifiquement à la question de la mixité soit relégué à la périphérie du film. D'abord sous forme d'ouverture: la vie à Central Point, où les Blancs, du fait de leur pauvreté, vivaient mêlés aux Noirs, au mépris des lois raciales. Puis à la fin: la bataille juridique (Loving v. Virginia), se résumant à quelques rencontres avec les avocats de l’ACLU, jusqu'à son dénouement heureux (le jugement qui condamnait les Loving cassé par la Cour Suprême). Pourquoi pas, puisque c'est cohérent avec le point de vue du couple, ne revendiquant rien d’autre que de pouvoir s’aimer, loin des mouvements antiségrégationnistes de l’époque. Souci du "vrai" là encore... Oui mais, faut-il que ça passe par tous ces plans lénifiants, en même temps qu’édifiants, limite kouléchoviens en ce qui concerne le personnage de Mildred dont le moindre regard vient exprimer un sentiment: là le bonheur, là l’inquiétude, là la tristesse... Take care. Comme si Nichols, en épousant le point de vue des Loving, prenait soin lui aussi de son spectateur, prenait soin de ne pas le brusquer, le dorlotant à coup d’images bien-pensantes, lui construisant un bon petit film sweet home, sans véritables tensions (en termes de récit, qui ne relèvent pas du fait divers proprement dit - ici elles sont juste amorcées), sans véritables envolées, se contentant d’entrecouper l’histoire de jolis inserts sur la campagne, le travail de maçon, les tâches domestiques, les enfants qui jouent, etc... bref la vie très simple de gens très simples. Comme dans le reportage de LIFE magazine, comme dans le documentaire Loving story... "comme", c'est-à-dire "conforme à", même pas la réalité mais une image déjà existante de cette réalité. Ce qui fait que finalement le vrai n'existe pas dans Loving, remplacé qu'il est par du ressemblant, voire du re-ressemblant. Pas désagréable en soi mais quand même très gnangnan.

2. Silence de Martin Scorsese

Le jardin des supplices.

Une vraie purge. A la fin, on voit Andrew Garfield (qu'on a suivi tout au long du film) et Liam Neeson (celui qu'il recherchait), deux missionnaires portugais - des jésuites - ayant renié leur religion, après toute une série d'épreuves pour le premier mais ça a dû être pareil, on l'imagine, pour le second (tortures et exécutions en tous genres des villageois japonais convertis au christianisme), visant à éprouver leur foi (et par là le "silence" de Dieu) jusqu'à ce qu'ils finissent (mais c'est long à venir, croyance en Dieu oblige, ce qui arrange bien Scorsese) par abjurer en piétinant l'image du Christ (même si pour le premier il demeurera, cachée au fond de lui-même, la foi originelle)... on les voit donc en train de trier différents objets, contenus dans les bagages de négociants hollandais (les seuls autorisés au XVIIe siècle à commercer avec le Japon parce que, contrairement aux Portugais, ils étaient là uniquement pour faire des affaires... hé hé, pas cons les Hollandais) et de séparer ce qui est chrétien de ce qui est non chrétien. Et le film? Il ne s'agit pas de savoir s'il est chrétien ou pas, il l'est nécessairement, même si c'est sur le versant martyrologique. Pas plus de savoir s'il est scorsésien ou pas, il l'est évidemment, et pour les mêmes raisons. Mais de faire la part entre, disons, le bon et le mauvais Scorsese. Le bon? Quelques plans au début, notamment quand Garfield et Adam Driver, l'autre padre, qui disparaîtra par la suite (parti jouer dans Paterson?), se trouvent planqués, à l'ombre, dans une cabane, et que, n'y tenant plus, ils finissent par sortir pour goûter aux rayons du soleil... peut-être aussi le personnage de Kichijiro, une sorte de Judas qui n'arrête pas de trahir puis de demander à ce qu'on le confesse, seule note d'humour du film. Le mauvais? Bah, tout le reste, à commencer par le choix obsolète, bien que traditionnel à Hollywood, de faire parler tout le monde en anglais, les Portugais comme les Japonais (même les paysans incultes!), ce qui, dans ce Japon post-féodal, très replié sur lui-même, confine au grotesque, j'allais dire à l'hérésie. Mais le pire c'est quand même cette vision que donne Scorsese du conflit religieux, l'opposition pour le moins primaire, car figée (seuls changent les différents types de tortures), entre d'un côté la foi aveugle des chrétiens et leur aspect victimaire, et de l'autre, la cruauté de l'autorité japonaise, représentée par l'Inquisiteur et ses sbires, permettant au cinéaste, sous couvert de traiter l'Histoire, d'étaler une fois de plus ses penchants sadomaso, ce que j'ai appelé dans un autre texte son côté Big shave. Et Dieu que c'est pénible...