mercredi 4 mars 2015

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Y a quoi sur cette putain de cassette?

Vu Réalité de Quentin Dupieux. Beau film d'angoisse, plus précisément sur l'angoisse. L'angoisse de la création, évidemment, mais aussi l'angoisse tout court. Au-delà du jeu entre rêve et réalité, rythmé par la boucle répétitive de Glass, de son univers lynchien, sur fond délavé (lumière sans contraste, couleurs dessaturées…), typique de l'esthétique de Dupieux, Réalité est peut-être plus lumineux qu'il n'y paraît. C'est quoi l'angoisse? Ou plutôt, ça ressemble à quoi? Au niveau structure, c'est comme le fantasme: une fenêtre encadrant un trou. L'angoisse est là quand le sujet, disons Chabat, alias Jason, regarde l'objet de son désir, disons "Waves", son film, celui qu'il a dans la tête (comme l'eczéma de l'animateur télé), à travers sa fenêtre, disons le cadre virtuel qu'il forme régulièrement avec ses mains - il est caméraman de métier -, et que ce film qui n'existe pas se met à son tour à le regarder, de sa propre fenêtre (l'écran de cinéma sur lequel est projeté ledit film), ce qui fait que les deux fenêtres seraient chacune l'envers de l'autre, à la manière d'une bande de Möbius (tiens, revoilà Lynch). La VHS bleue (écho à la boîte bleue de Mulholland Dr.?), que la petite fille, qui ne s'appelle pas Reality pour rien, a vu sortir du ventre d'un sanglier, vient matérialiser cette angoisse. C'est le côté "réel" de Réalité. Le réel de l'angoisse. Surgissant quand le désir, toujours trompeur, ne fonctionne plus; quand Chabat rencontre, non pas son double - un Chabat bis - mais son avatar (il ne s'appelle pas Tantra pour rien), dévoilant ce qu'il y a de divisé en lui. D'où le cri. Pas le cri munchien, intérieur, de l'angoisse existentielle, ni le cri janovien, pour éliminer on ne sait quelle angoisse primale, mais le cri angoissé d'une "jouissance" toujours insatisfaite (ici le meilleur gémissement de l'histoire du cinéma), qui donc se répète sans cesse… jusqu'au finale, un finale que, bien sûr, on ne révélera pas.

L'art de la fugue.

Vu aussi Vincent n'a pas d'écailles de Thomas Salvador. Film d'une grande douceur, ce que d'aucuns prendront pour de la niaiserie, forcément. Du burlesque plus français qu'américain, tatiesque (le Tati de Parade), voire melkien (le Melki de l'Acrobate), autant dire un peu keatonien quand même, qui fait du héros un personnage à la fois timide et maladroit quand il n'est pas en action (l'action, remède à l'angoisse). Ainsi Vincent: "dadais d'eau douce", dont la force est décuplée (il gagne en newtons) dès qu'il se trouve mouillé, capable dès lors de se propulser hors de l'eau, tel un dauphin, ou encore de balancer une bétonnière sur le capot d'une voiture, pour mettre fin à une dispute. La douceur du personnage tient autant à son univers aquatique, fait d’instants bachelardiens, lorsque, par exemple, il se laisse dériver à la surface d’un bassin, qu’à sa façon d'appréhender le monde: totalement démunie (il n'a pas d'écailles). Lucie, jolie liane amoureuse - dans les arbres et sur le corps de Vincent ("la plus longue caresse du monde") -, participe de cette douceur. Tout est sur le même mode, avançant à bas régime. Quand le récit change de vitesse (la course-poursuite avec les gendarmes), il ne fait que passer la seconde, comme le héros sur le chantier où il travaille. Pour le coup, pas de vraie rupture (ce que certains, les mêmes qu'au début, regretteront forcément), le film gagne un demi-ton, rien de plus, qu'il maintient jusqu'à la fin (le grand large). C'est doux, musical, frémissant… mélancolique et très beau.     

PS. Et puis Birdman d'Iñárritu. Une de ces ignobles croûtes, toutes boursouflées, dont Hollywood a le secret. On en restera là...  

dimanche 1 mars 2015

Le rayon vert




Le Rayon vert d'Eric Rohmer (1986). , les précisions sur le "rayon vert" du film par celui qui l'a filmé... aux Canaries!

"Tous les regards se reportèrent alors vers l’horizon de l’ouest.
Le soleil s’abaissait déjà avec la rapidité qui semble l’animer aux approches de la mer. A la surface des eaux tremblotait une large traînée d’argent, lancée par le disque, dont l’irradiation était encore insoutenable. Bientôt, de cette nuance de vieil or, qu’il prenait en tombant, il passait à l’or cerise. Devant les yeux, lorsqu’on les voilait de leurs paupières, miroitaient des losanges rouges, des cercles jaunes, qui s’entre-croisaient comme les fugitives couleurs du kaléidoscope. De légères stries ondulées rayaient cette sorte de queue de comète que la réverbération traçait à la surface des eaux. C’était comme un floconnement de paillettes argentées, dont l’éclat pâlissait en s’approchant du rivage.
De nuage, de brume, de vapeur, si ténue qu’elle fût, il n’y avait pas apparence sur tout le périmètre de l’horizon. Rien ne troublait la netteté de cette ligne circulaire, qu’un compas n’eût pas tracée plus finement sur la blancheur d’un vélin.
Tous, immobiles, plus émus qu’on ne le pourrait croire, regardaient le globe qui, se mouvant obliquement à l’horizon, descendit encore, et resta comme suspendu un instant sur l’abîme. Puis, la déformation du disque, modifié par la réfraction, se fit peu à peu sentir; il s’élargit au détriment de son diamètre vertical et rappela la forme d’un vase étrusque, aux flancs rebondis, dont le pied plongeait dans l’eau.
Il n’y avait plus de doute sur l’apparition du phénomène. Rien ne troublerait cet admirable coucher de l’astre radieux! "Rien ne viendrait intercepter le dernier de ses rayons!"
Bientôt, le soleil disparut à demi derrière la ligne horizontale. Quelques jets lumineux, lancés comme des flèches d’or, vinrent frapper les premières roches de Staffa.
En arrière, les falaises de Mull et la cime du Ben More s’empourprèrent d’une touche de feu.
Enfin, il n’y eut plus qu’un mince segment de l’arc supérieur à l’affleurement de la mer.
"Le Rayon-Vert! le Rayon-Vert!" s'écrièrent d'une commune voix les frères Melvill, Bess et Partridge, dont les regards, pendant un quart de seconde, s'étaient imprégnés de cette incomparable teinte de jade liquide"… (Jules Verne, Le Rayon-Vert, 1882)

vendredi 27 février 2015

Syriza

par Réginald Blanchet

Athènes, le 27 janvier 2015

Avec la victoire éclatante aux élections législatives de dimanche dernier du parti de la gauche radicale en Grèce, c’est un cycle de la vie politique vieux de quarante ans qui s’interrompt. L’alternance régulière au pouvoir de la droite libérale du parti de la Nouvelle Démocratie et du parti social-démocrate Pasok appartient désormais au passé. Les deux dernières phases du cycle qui se clôt (mais pour combien de temps?) pourraient résumer l’ensemble de la vie politique du pays depuis le rétablissement de la démocratie en 1974. Au cours des cinq dernières années, le gouvernement de Georges Papandréou (2009-2011) d’abord, puis celui de Antonis Samaras, ont tous deux été élus sur la base de la démagogie électorale la plus manifeste. Le Pasok fit campagne sur le fait que "de l’argent, il y en a" et qu’il suffisait d’aller le chercher là où il était pour en faire profiter le plus grand nombre. La crise de la dette s’était pourtant déjà déclarée et le pays était insolvable. On connaît la suite. La Troïka de ses créanciers prit les commandes de l’économie et Papandréou fut acculé à la démission. Samaras entra alors en campagne en promettant de mettre fin à la politique d’austérité imposée par la Troïka. Il fit très exactement le contraire. C’est là-dessus qu’il vient d’être battu aux élections du 25 janvier dernier. Ces élections représentent donc le temps de conclure de l’électorat. Il lui a fallu d’abord le temps de voir qu’il n’y avait pas l’argent que prétendait Papandréou, puis le temps de comprendre que les mesures d’austérité ne seraient pas amendées comme s’y était engagé le candidat Samaras. Le cycle se conclut sous nos yeux à présent sur un acte proclamé de rupture avec les politiques précédentes et la volonté déclarée de faire du nouveau.

Dignité
Le programme dit de Thessalonique (septembre 2014) de Syriza propose, en effet, des mesures anti-austérité concrètement ciblées. Il comprend avant tout un volant de mesures destinées à porter secours aux plus démunis, à ceux qui ont été le plus durement touchés par la politique d’austérité brutale commanditée par la Troïka. Le signifiant maître qui résume le vote Syriza est la revendication de la dignité – dignité d’avoir la possibilité de gagner à peu près décemment sa vie et de s’autodéterminer politiquement. Tout semble l’attester, elle a été l’un des ressorts les plus puissants de la victoire électorale de Syriza. Les sondages montrent que plus personne ne croit à l’existence de remèdes miracles à la crise économique. Plus personne n’attend la survenue d’une ère de prospérité comme au temps béni du crédit pas cher et de l’endettement à tout-va des années 1990. Ce que les gens dans leur grande majorité demandent, c’est plus sobrement de ne pas être traités en parias. Ne pas être des hommes jetables et corvéables à merci. Alexis Tsipras n’est pas attendu en sauveur. Il est investi comme le représentant crédible d’une politique de défense de la dignité d’un peuple durement traité.

Pragmatisme
C’est même sans grande conviction que beaucoup d’électeurs ont accordé leur suffrage à Syriza. Ils ne sont pas persuadés de la réussite de la politique proposée, ni même d’ailleurs de sa justesse. Ils sont simplement pragmatiques. On a vu, avouent-ils, ce que sont les autres qui ont dirigé le pays, pourquoi ne pas donner leur chance maintenant à ceux-là qui n’ont jamais été au pouvoir? Qu’aurait-on à perdre que nous n’ayons déjà perdu? Le pragmatisme des électeurs est à la mesure de celui de Syriza. De façon constante depuis les élections de mai et juin 2012, ses dirigeants, dans leur majorité, tiennent un discours téméraire, certes, mais pondéré. Ils ne souhaitent - ils le répètent à l’envi - aucune démarche de rupture avec les partenaires européens et sont prêts au compromis. Ils s’attelleront à la transformation de l’état de choses existant autant que faire se pourra. L’insistance mise dans leurs déclarations sur la très grande difficulté des négociations qui devront s’engager avec l’Europe et le Fonds Monétaire International n’a pas d’autre signification. Plus explicitement, l’éventualité d’un échec de la nouvelle politique - certes pour la conjurer - est clairement évoquée par la direction du parti. C’est avec détermination, mais pas avec moins de sens des rapports de force réels, que le nouveau pouvoir aborde son mandat. Aussi Paul Krugman trouve-t-il le programme anti-austérité de Syriza encore trop timoré. On peut, à cet égard, s’interroger sur les intentions du nouveau gouvernement. Que fera-t-il en cas de blocage persistant avec Bruxelles? Se résignera-t-il à revoir son programme à la baisse, et donc à en rabattre sur ses engagements électoraux? Voudra-t-il, au contraire, forcer les choses, faire appel au peuple souverain, changer de voie, recourir au référendum comme avait menacé de le faire il y a trois ans un Papandréou aux abois? On a le sentiment, à l’heure qu’il est, que Syriza n’a pas décidé de ce qu’il ferait en l’occasion. Il parie. Certains parlent de poker. C’est à voir. C’est ici en tout cas que devra donner toute sa mesure le charisme de Tsipras. Celui-ci a jusqu’à présent fait preuve d’un sens avéré de la tactique politique. Se démentira-t-il? Toujours est-il que, dernière en date de ses initiatives sur la scène politique, son alliance avec les Grecs Indépendants, parti de droite souverainiste, populiste, xénophobe et corrompu, le démontre. Il en ressort que pour lui la question économique domine toutes les autres. La ligne principale de démarcation se trace par conséquent entre les partisans de la poursuite de la politique d’austérité et ses adversaires. Les considérations idéologiques sont secondaires. L’alliance avec les Grecs Indépendants, inscrite dans cette logique, est considérée comme un moindre mal. Plus épineuse aurait été la coalition avec la force de centre gauche La Rivière, assurément plus regardante sur l’orientation pro-européenne de la politique, quoique plus respectable sur le plan idéologique.

Sacré
Alexis Tsipras montre qu’il manie bien les semblants. Il s’est fait fort d’inaugurer son mandat de Premier ministre sous le signe d’une certaine volonté de sécularisation. Récusant l’onction d’investiture de l’Église orthodoxe, comme le veut la tradition, il a néanmoins laissé le choix à ceux de ses ministres qui souhaitaient prêter serment sur la Bible en présence du clergé. Il s’est néanmoins réservé de requérir la bénédiction de l’archevêque d’Athènes en privé. De même a-t-il pris part aux fêtes religieuses coutumières et rendu visite aux moines du Mont Athos pendant la campagne électorale. Comment mieux dire que Tsipras se présente en incarnation vivante de la nation dans sa diversité? Nul ne pourra lui faire reproche de sectarisme et d’intolérance. C’est là sans doute un autre aspect de son charisme politique. Athée déclaré, ayant dédaigné de se marier à l’église et de faire baptiser ses fils, il ne néglige pas d’accorder le respect qui convient au religieux et à ses institutions. Saura-t-il néanmoins se montrer rigoureux, comme le voudrait la logique séculière de l’égalité de tous devant la loi, face à l’Église orthodoxe, deuxième propriétaire foncier en importance après l’État et richement dotée en biens, pour lui réclamer de prendre une part équitable, au même titre que les armateurs et autres privilégiés, à l’effort fiscal de la nation? La question se posera. Le maniement du semblant sera insuffisant sauf à mécontenter l’aile gauche de son parti et la partie non négligeable de la population qui souhaite la séparation de l’Église et de l’État, et la suppression des privilèges de l’Église. Ceci n’est pas sans importance. Il y va de la réforme de l’espace public et, plus avant, de l’État en général. La crise économique pourrait être propice à la minoration du pouvoir ecclésial. Pourquoi pas une sortie de crise qui pourrait être aussi en quelque manière une sortie du religieux? Une telle avancée serait de nature à contribuer à faire progresser un certain nombre de questions sociétales (mariages gay et lesbiens, homoparentalités, procréations assistées, etc.) qui font la souffrance de minorités ségréguées et que l’Église orthodoxe traite mal. Sur ces sujets Syriza ne semble pas être à l’initiative. Le sera-t-il demain? S’agissant de minorités, son attention se porte avant tout sur la politique à mener en matière d’immigration. Ce sera, à n’en pas douter, un sujet difficile.

Europe démocratique
L’autre symbole que Tsipras a souhaité mettre en emblème de son investiture fut son recueillement au mémorial des fusillés de Kesariani, victimes de l’armée d’occupation nazie. Le message n’aurait pu être plus clair et plus direct. Il s’adresse à l’intérieur du pays tout autant qu’à l’étranger et, plus particulièrement, à la Chancelière. Il s’énonce: nous touchons aujourd’hui comme naguère à l’insupportable, à l’atrocité. Nous ne serons pas les objets du sacrifice à vos dieux nouveaux. Dieux de la "cruauté scientifique" propre à la gestion du néolibéralisme. Le message comporte aussi son envers: c’est notre vie que nous jouons comme naguère lorsque nous n’hésitions pas à la perdre pour faire face à la barbarie. Que cela se sache. C’est là façon de convoquer l’Europe à son heure de vérité. Ou bien elle se transformera en Europe politique, s’acheminant vers toujours plus d’intégration et donc de solidarité. Ou bien elle sera victime d’elle-même, suicidée comme s’en alarment, à longueur de colonnes, un Jacques Attali ou un Paul Krugman par la faute, entre autres, d’une certaine hégémonie allemande. Le geste de recueillement de Tsipras, tout empreint de gravité, le proclame solennellement - dépassant peut- être même d’une certaine manière l’intention de son auteur. Il n’est pas dit que la nouvelle page d’histoire dont Syriza fait le rêve ne soit pas aussi l’ultime de l’aventure européenne, celle bientôt destinée au mémorial. Serait-ce là ce qui donne à ce gouvernement inédit dans l’histoire de la Grèce on ne sait quel caractère d’urgence? Divination de l’inconscient quant au temps qui va manquer? Sentiment d’un pouvoir qui ne serait pas là pour durer? Qui ne serait même là seulement pour en finir avec ce qui ne peut plus durer? Cela se lira dans la politique qui va se déployer à présent.


Athènes, le 7 février 2015

A peine nommé à la tête du ministère-clé des finances Yanis Varoufakis prenait aussitôt l’avion pour entamer une tournée des capitales européennes. Son ambition: faire entendre raison à ses homologues de l’Eurogroup quant à l’urgente nécessité de mettre un point d’arrêt à la politique d’austérité, en vigueur depuis bientôt cinq ans en Grèce. Cette politique qui a mis les Grecs à genoux laisse peu d’espoir au pays de sortir du cercle vicieux d’un surendettement dont la caractéristique est de s’autogénérer. La dette insolvable pousse à s’endetter toujours plus pour pouvoir se financer. Le ministre a la logique pour lui. D’un cercle on ne saurait sortir qu’à le briser. C’est sa revendication: effacer une partie substantielle de la dette. On sait que, depuis la semaine dernière, le propos a été atténué. Il s’agit à présent de négocier seulement les termes du remboursement. Cela ne se pourra, argue Y. Varoufakis, que si l’on donne désormais le pas à une politique de relance de la croissance économique du pays, et plus largement de l’Europe. Pour sa part, Wolfgang Schäuble, son homologue allemand, se borne à la logique du créancier. Il ne lâchera du lest qu’à la condition que la Grèce souscrive d’abord aux obligations de la dernière tranche du programme d’aide entériné par le gouvernement précédent. Le programme prévoit la poursuite de la politique dite d’austérité, ainsi que la mise en place des réformes de structure destinées à améliorer la compétitivité de l’économie. Cela se tient. Mais toute la campagne de Syriza s’est fondée sur le rejet virulent du "memorandum" et de la "troïka". L’Allemagne insiste dessus au contraire. C’est le préalable qu’elle met à toute discussion sur un possible réaménagement de la politique économique mise en œuvre jusqu’ici. L’impasse est donc totale. La conférence de presse conjointe tenue jeudi dernier à Berlin par les deux responsables politiques l’a souligné de la façon la plus nette. Les deux partenaires ne sont d’accord sur rien. Pas même sur le fait... qu’ils ne sont pas d’accord. La discorde ne saurait être plus franche, et le fossé plus grand.

Le renfrogné et l’impertinent
L’image est éloquente. Sur la photographie des deux hommes que publie le New York Times du 5 février (cf. article de Melissa Eddy dans la rubrique International Business), le contraste ne saurait être en effet plus net. D’un côté, un Wolfgang Schäuble renfrogné, presqu’accablé, comme souffrant, engoncé sinon sanglé dans son complet gris de rigueur; de l’autre, Yanis Varoufakis, port de tête altier, sourire supérieur, geste dégagé et mise vestimentaire insolente. En somme, la componction chagrine face à la légèreté rieuse, le possédant vieilli faisant la leçon au débiteur dans la force de l’âge, l’obsolescent rétif tenant tête à la promesse d’avenir, aimerait-on croire. C’est dans la posture de cet impertinent à l’esthétique téméraire que tout un peuple se reconnaît à présent. Sa satisfaction est d’ordre symbolique. C’est la satisfaction attachée au fait de pouvoir parler, d’être admis à la parole et d’être écouté. Il n’est pas sûr qu’il sera exigé beaucoup plus du nouveau ministre, au-delà d’être un faire-valoir auprès des instances internationales, le porte-voix des sans voix. Tout le monde est convaincu de la diffculté de la mission. Lui-même a, si l’on peut dire, d’ores et déjà annoncé la couleur: "Si les intérêts de l’establishment venaient à nous faire disparaître, dit-il au Financial Times repris par le journal en ligne iefimerida du 02-02-15, du moins aurions-nous l’honneur d’être tombés en livrant le bon combat".

Austérité esthétisée
La mise vestimentaire de Y. Varoufakis affranchie des conventions protocolaires est le discours sans parole qui dit la contestation de tout un peuple quant à l’establishment qui le malmène. Elle met en scène une posture de détente, voire un certain relâchement frisant le négligé savamment dosé. C’est du grand art. La chemise, bleu jazzy, tombant sur le pantalon, dit l’affranchissement de la contrainte, de cette contrainte par corps, aimerait-on dire, d’une population placée sous la férule d’une discipline économique sévère. Arborant col ouvert, dénué de tout apparat, l’habillement de Y. Varoufakis offre à la vue l’image du dépouillement. Il est austère. Mais l’austérité ici est esthétisée au plus haut point. Elle n’est pas signe de déchéance mais au contraire feuron de la fierté retrouvée, affrmée, exhibée, revendiquée sans détour. Elle fait tout un avec le corps, dont on perçoit qu’il s’apparente à une sculpture. Non point donc un corps de misère, mais un corps travaillé, dont les formes sont ciselées. Le crâne rasé dit cet équilibre zen du bonze, et la détermination sans faille du moine soldat. Varoufakis est une forte tête. Il est tout en os et en muscles. C’est là l’autre versant du cool chic de celui en qui les critiques de mode se plaisent à voir le nightclub bouncer, le beau parleur habitué des boîtes de nuit. Car, ne leur en déplaise, Varoufakis est à sa manière un apôtre de l’austérité, la vraie. Non pas celle qui s’exerce au détriment des plus faibles et des plus vulnérables et au proft des plus fortunés, mais celle qui est la marque d’une vie de tempérance menée par tous à l’opposé de la débauche propre au capitalisme de déprédation. Le ministre de Syriza est un Réformé, ce que montre sa tenue de clergyman sécularisé, toute de sombre sobriété. Apôtre du capitalisme réformé, lucide, du reste, quant aux sacrifces auxquels il faudra à nouveau que le plus grand nombre consente, nonobstant la "crise humanitaire" dont il conviendra de soulager la souffrance, Y. Varoufakis le proclame sans ambages, dans la conférence de presse tenue le 28 janvier dernier, au moment de prendre les rennes du ministère des Finances: "Nous sommes pour le λιτός βίος, la vie de sobriété. Nous ne pensons pas que la croissance signifie voir tant de Porsche Cayenne circuler dans les ruelles de nos villes. Non plus, d’ailleurs, davantage d’ordures se répandre sur nos plages ou de dioxyde de carbone infester notre atmosphère".

L’acte de vêtement
Tout est dit. On croirait entendre le ministre du culte calviniste prônant l’ascétisme et la tempérance propres à l’éthique protestante du capitalisme, à ses débuts, pour qui accumuler, c’est renoncer à la jouissance. Par une étrange ironie des choses Y. Varoufakis serait bien plus proche en cela de W. Schäuble qu’il n’y paraît. A leurs dires, les deux responsables politiques de l’économie sont bien partisans de l’austérité. Mais pas tout à fait de la même et pas du tout de la même façon. Ceci n’est pas sans conséquences. On entrevoit déjà que Syriza aura à faire machine arrière sur nombre de points de son programme de relance économique. C’est chose faite quant au noyau dur de ce dernier, à savoir l’effacement d’une partie substantielle de la dette. Ce sera plus périlleux lorsqu’il en ira des marqueurs de la dignité nationale, c’est-à-dire des apparences. C’est ce que montrerait l’habillement de Y. Varoufakis. Son style, c’est la rhétorique du discours sans parole de l’affranchissement des conventions étriquées de l’establishment politique. Sa mise en scène sur le théâtre des déambulations pourtant, c’est la façon même dont le corps se fait porteur de l’habit. Ce qui est mis en valeur, c’est l’habit pour lui-même, le corps n’en est que le support. Roland Barthes, dans son article de référence "Histoire et sociologie du vêtement" (1957), s’essaie à fonder l’homologie structurale du vêtement et du langage. De même que celui-ci se répartit entre langue et parole, celui-là compose costume et habillement. En sorte qu’il y aurait lieu de parler d’un acte de vêtement au sens où l’on parle d’un acte de parole. L’habillement serait cet acte de vêtement. On peut dire que l’acte d’ores et déjà enregistré de la politique de Syriza au pouvoir consiste dans un acte de vêtement. Offrant à Alexis Tsipras en visite offcielle en Italie la cravate qui lui faisait défaut, Matteo Renzi lui en a donné acte. C’est aussi ce qui a suscité l’intérêt manifesté de façon si bruyante par les observateurs politiques du monde entier.

L’habit du corps social
Mais, de façon autrement plus forte, dans la mise de Y. Varoufakis, c’est l’image du corps social qui se trouve restaurée. Il est désormais habillé. Il n’est plus le corps de la ζωή, de la vie nue, la vie dénudée et la vie de dénuement qui a prévalu ces dernières années. Il est celui du βίος, de la vie subtile, celle de l’être parlant, qui a droit à la parole, qui parle sa vie. Où l’on verra la confrmation en quelque sorte du dit de Lacan dans Encore (à la page 12), à savoir que "ce qui est essentiel à l’homme, c’est son accoutrement". Se félicitant de l’arrivée au pouvoir d’un parti qui relève la tête contre l’asservissement du pays aux puissants de ce monde, le grand compositeur Mikis Theodorakis qui a le φιλότιμο (tout à la fois amour-propre et sens de l’honneur) chatouilleux exulte sur son blog. "Grecs, nous sommes redevenus beaux!" Il y a fort à parier en effet que le peuple saura apprécier que son ministre ait su restaurer son image et la rendre à nouveau aimable à ses propres yeux. Les sacrifces qui vont sans doute lui être demandés pour un temps indéterminé encore lui seront assurément plus supportables si son image reste avantageuse et à même de lui procurer quelque satisfaction. Ce n’est pas gagné. Toujours est-il que Y. Varoufakis aura d’ores et déjà laissé sa marque dans l’histoire. Elle n’est pas seulement celle d’un style et d’un habillement d’éclat. Elle est aussi désormais le nom d’une substance. C’est le nom du nouveau cocktail à la mode que le barman, interprète facétieux, vient de concocter: le "varou-funki-s". Comme quoi, sous le vêtement, toujours et partout la substance à jouir. Ne serait-ce pas là la face cachée de la dignité, et sa réalité exacte? Elle ne vaudrait pour chacun que pour autant que sa jouissance sache forcer le respect de l’Autre, sinon sa considération.

Athènes, le 24 février 2015

La signature de l’accord-cadre intervenu le vendredi 20 février dernier entre le gouvernement d’Alexis Tsipras et la Troïka des créanciers de la Grèce constitue un franchissement. C’est un acte. Il marque une rupture. Syriza au pouvoir n’est déjà plus le Syriza qui faisait campagne pour le changement radical de politique. Manolis Glenzos, vieux cadre du parti et héros de la résistance à l’Occupant nazi, s’en est trouvé tout retourné. Soudain, les promesses électorales de rupture immédiate et sans retour avec la Troïka et sa politique d’austérité ne s’étant pas concrétisées, elles lui sont apparues comme illusoires. Lui-même se retrouvait dans la position de la conscience malheureuse qui avait contribué à accréditer auprès du peuple ce qui n’était qu’illusion. La gravité de son ton impliquait que Syriza lui-même pouvait n’avoir été guère plus qu’une illusion personnelle. "Pour ma part, je demande au peuple grec de me pardonner pour avoir contribué à cette illusion" (Le Monde, 24-02-15). On n’épiloguera pas sur ce que peut comporter d’inconséquence son geste, car c’est là quand même, peut-on considérer, non seulement façon de se dédouaner bien vite dès lors que les diffcultés sont là mais encore de reconduire l’illusion elle-même.

Croire en la radicale simplicité des choses
Car enfn de quelle illusion s’agit-il? Celle de croire en la radicale simplicité des choses. De croire dans le pouvoir du refus. Dans le pouvoir de dire non pour que le réel s’en trouve transformé et ses impasses résolues. De croire, au surplus, que Syriza au pouvoir appliquerait immédiatement et sans conditions, comme dans l’absolu le plus pur, ses engagements électoraux. Bref, l’illusion ici est celle de la belle âme de toujours qui se trompe de bonne foi et en demande pardon. Ce n’est jamais sans avoir provoqué au préalable quelques dégâts. En quoi l’erreur de bonne foi est la plus impardonnable de toutes (Lacan) car, effet de l’aveuglement sur le réel, elle se méconnaît elle-même comme effet d’une volonté. Il est, par conséquent, de sa nature de se reproduire à l’infini. Wolfgang Schäuble ne dit pas autre chose à son homologue grec: "Vous avez rêvé! Il va falloir maintenant aller expliquer à vos électeurs que vous les avez bercés d’illusions. Votre place n’est pas enviable". Oui, le rêve, événement de réalité psychique comme "satisfaction hallucinatoire du désir" (Freud), devrait maintenant s’accomplir en réalité sociale. Mais s’ouvre alors le temps du renoncement à la satisfaction du rêve qui doit céder la place aux renoncements politiques. À la vérité, s’ouvre le temps de l’impuissance ressentie devant la complexité des choses, soit du nœud de contradictions qu’elles constituent. Les accès de colère trouvent là, nous enseigne Lacan, l’une de leurs sources constantes: "lorsque les chevilles n’entrent pas dans leurs petits trous". Alors surgissent les procès d’intention faits à l’Autre, qui en devient mauvais et égoïste, ou irresponsable et tricheur, comme cela pouvait s’entendre en sous-main dans les tractations à l’Eurogroupe de la semaine passée entre les ministres des finances Schäuble et Varoufakis. Demande de fabilité du premier au second ("Celui qui détruit la confance détruit l’Europe"), demande de traitement sur un pied d’égalité de celui-ci à celui-là, intransigeance du premier, arrogance du second, à la vérité contradiction inexpiable de leurs politiques respectives. Chacun a raison. Ils ne peuvent s’entendre. Ils le doivent pourtant s’ils ne veulent franchir le Rubicon de la fracture de l’Europe. "Il est temps d’aimer l’Europe", conclura François Hollande prenant la pose de l’amoureux éternel qu’il se veut. Yanis Varoufakis pensait qu’il suffsait "de dire la vérité", celle que dicte la logique arithmétique qui veut que la récession économique ne peut être source de financement d’un pays endetté, pour que la ligne politique qui y contrevient en soit renversée. C’est ce que notre rhéteur appelle, il est vrai de façon quelque peu surfaite, son kantisme, soit la primauté qu’il se fait fort d’accorder à la raison et au devoir qui en découle ("No Times for Games in Europe", The New York Times, 17-02-15). A sa logique arithmétique s’oppose la logique opérationnelle de Wolfgang Schäuble qui entend que les mêmes causes produisent les mêmes effets, et qu’un système non réformé présentera, maintenu en l’état, de façon constante les mêmes défaillances et une entropie croissante.

Logique de la performance
La logique de l’entreprise performante l’a emporté. Au gouvernement grec il appartiendra de mettre en œuvre les réformes de structure de l’économie imposées par l’Union Européenne quitte à ce qu’il y apporte les ajustements de son choix à condition qu’ils n’obvient pas au dessein précis du plan d’assistance. C’est ce que le nouveau pouvoir appelle participer à la détermination de son destin. Il est, en effet, plus supportable d’être l’intendant qui gère pour le compte du maître que l’esclave qui prête son corps pour exécuter ses ordres. De là, l’importance qu’a pris le wording tout au long des négociations qui se sont déroulées la semaine passée. L’accord, aux dires de Michel Sapin, a longtemps buté sur des questions de formulation (The New York Times, 17-02-15). Ayant pour l’essentiel, de l’aveu même de son ministre des Finances (Libération, 16-02-15), renoncé à appliquer son programme électoral, à savoir le rejet immédiat de la politique d’austérité de ses prédécesseurs placés sous le joug de la Troïka, ayant donc cédé sur les lignes rouges "que la logique et le devoir nous interdisent, proclamait Yanis Varoufakis, de franchir" (NYT, 17-02-15) et qui avaient été consignées très solennellement dans sa plateforme électorale, dite de Thessalonique, le gouvernement de Syriza ne tenait plus qu’au semblant. "Memorandum" et "Troïka", voire "programme d’assistance" étaient les mots qui ne pouvaient d’aucune façon fgurer dans la lettre de l’accord. Dans le refus du mot, au moins, c’était marquer le refus de la chose. Schäuble qui redoutait la possible duplicité de son interlocuteur n’en insistait pas moins, lui aussi, pour libeller de la façon la plus expresse et laissant peu de place à l’exégèse, les clauses précises de la politique consentie. De part et d’autre, ne pouvait mieux ressortir l’importance accordée aux mots. Non pas seulement pour des considérations de maquillage mais pour des raisons de fond, c’est-à-dire de forme. Le signifant, dans sa forme, rend la chose présente. L’image la transforme, du moins virtuellement. C’est le sort qu’a aujourd’hui le personnage de Yanis Varoufakis devenu depuis peu l’un des mèmes les plus fameux des internautes.

La ruse de la raison
Dans le même ordre de faits, on ne peut manquer d’être frappé par le caractère virtuel que prend aujourd’hui à nos yeux la campagne électorale de Syriza. Le visage qu’il nous présente s’est si vertigineusement modifé que c’est le monde même de la période pré-électorale qui semble avoir basculé tout d’un coup dans l’irréel. Les justiciers d’hier sont devenus les gestionnaires avisés d’aujourd’hui, les radicaux intraitables sont devenus les tacticiens prêts aux compromis les plus... compromettants. De sorte que l’univers du Syriza d’hier ne paraît plus avoir existé qu’en rêve. Il arrive que le rêve, satisfaction de désir, fasse plaisir. Il arrive aussi que l’on doive se réveiller pour échapper au cauchemar qu’il devient. C’est ce qu’a signifié Wolfgang Schäuble à Yanis Varoufakis. Il est vain dès lors d’en vouloir au premier, et assurément abject de le caricaturer en offcier nazi comme le fit un quotidien du parti. Ce serait là façon ignominieuse d’implorer encore la pitié de l’Autre en adoptant la posture de ses martyrisés. Mieux vaut assumer la dure réalité des contradictions, et d’abord veiller à répartir équitablement entre tous l’effort national que les circonstances requièrent. Est-il d’autre chemin que celui-ci vers la dignité? N’est-ce pas là la voie que prend en fait Syriza au pouvoir? Il la pense encore, il est vrai, dans la modalité de la manœuvre tactique qui consisterait à simplement reculer pour mieux sauter comme à l’instant d’avant. Il se pourrait, au contraire, que l’on ait affaire d’ores et déjà à un passage du Rubicon appelé à marquer une ère nouvelle dans la vie du pays. Le franchissement est même théorisé par le ministre de la Santé, M. Kouroumplis: "Aujourd’hui Syriza n’est plus un parti de gauche. Il est avant tout un parti patriotique qui croit à la paix, à la démocratie et à la protection sociale. Nous demandons le droit de vivre dans la dignité." (Jim Yardley, The New York Times, 27-01-15). Il se pourrait donc, mais l’avenir n’est écrit nulle part, que l’on ait affaire déjà à l’enclenchement d’un processus de transmutation. Un parti de la gauche radicale s’emploie à mettre en œuvre les réformes de nature sociale-démocrate que seul il est à même d’accomplir compte tenu de sa légitimité populaire. Cette conversion politique n’ira pas sans déchirements. Ils ont commencé. Ils iront grandissant. Le messianisme d’Alexis Tsipras qui fait de lui un tacticien sans peur, mais non pas sans reproches, ne sera pas pour rien dans la mutation, voire l’impulsera. On verra là la ruse de l’histoire bien plutôt que le travail souterrain de la vieille taupe révolutionnaire. A n’en pas douter, Hegel ici l’emporte sur Marx. Mais c’est Freud et Lacan qui diront le dernier mot de l’Histoire, celui qui échappe, à savoir l’impossible qui fait en dernier ressort ses aléas.


(Lacan Quotidien n°468, 476 et 482)

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"California owls", Death And Vanilla, 2015.

mardi 24 février 2015

De tout et de rien

Dans "Structure du fait divers" (1962), Barthes - dont la mort aurait relevé du fait divers si ce n'avait pas été Barthes (il fut renversé par une voiture en sortant du Collège de France) - pointait les deux principaux types de relation sur lesquels s'articule le fait divers: la relation de causalité et la relation de coïncidence. Dans le premier cas c'est, plus que la causalité, les troubles de la causalité qui servent l'articulation, troubles que sont par exemple le différé (le fait que la cause n'est pas identifiable au départ) et la déviation (le fait que ce n'est pas la cause qu'on attendait qui finalement apparaît). Quant à la relation de coïncidence, elle est repérable, notamment, à travers le rapprochement de deux éléments (Barthes parle de termes, de contenus, de parcours…) qualitativement distants, au point parfois de retourner la causalité ("en vertu d'un dessin exactement symétrique"). Ainsi lorsque l'auteur d'un crime se révèle être le chef de la police… Et Barthes d'avancer: "on pourrait dire que la causalité du fait divers est sans cesse soumise à la tentation de la coïncidence, et qu'inversement la coïncidence y est sans cesse fascinée par l'ordre de la causalité. Causalité aléatoire, coïncidence ordonnée, c'est à la jonction de ces deux mouvements que se constitue le fait divers: tous deux finissent en effet par recouvrir une zone ambiguë où l'événement est pleinement vécu comme un signe dont le contenu est cependant incertain. Nous sommes ici, si l'on veut, non dans un monde du sens, mais dans un monde de la signification [J'entends par sens le contenu (le signifié) d'un système signifiant, et par signification le procès systématique qui unit un sens et une forme, un signifiant et un signifié.]
Qu'en est-il de Foxcatcher? A bien des égards le film s'inscrit dans cette approche barthésienne du fait divers. Coïncidence ordonnée (qui rapproche un richissime héritier et un simple lutteur, quand bien même il serait champion olympique), causalité aléatoire (c'est l'autre lutteur, le frère, lui aussi champion olympique, qui sera la victime)… surtout cette zone ambiguë où l'événement est vécu comme un signe au contenu incertain. C'est ce qui rend le fait divers saisissant. Quelque chose surgit, d'un coup, qui disperse le sens et précipite le récit, un récit que le film se charge de reconstituer sous forme d'archive, procédant par bribes et trouées… A ce niveau, structurel donc, Foxcatcher est plutôt réussi. Ce qui l'est moins, c'est le récit proprement dit, que Miller limite trop à cette fonction d'archive, s'interdisant toute échappée, au niveau de la fiction, ce qui fait que les stéréotypes, propres au fait divers et ici particulièrement marqués - voyants comme le nez au milieu de la figure, le nez de Carell évidemment -, ne se trouvent jamais surmontés. Et ce d'autant plus que le personnage de du Pont, le milliardaire, les cumule quasiment à lui tout seul: mégalomane, paranoïaque, drogué et surtout homosexuel refoulé, humilié par maman… Pour le coup on reste sur un terrain très balisé, qui voit chaque personnage incarner, l'un, du Pont, la perversion destructrice, l'autre, le cadet des Schulz, l'innocence dévoyée, alors que le troisième, l'ainé, censé assurer le moyen terme, est réduit à une image familiale… Le récit aurait vraiment gagné à s'aventurer ailleurs, quitte à égarer le spectateur, du côté par exemple "ornithologist-philatelist-philantropist" de du Pont, ou encore de la lutte (le sport), non pas à travers sa symbolique sexuelle, trop manifeste, mais sur un versant plus politique, qui fasse écho à ce que fut ce sport dans l'Antiquité, en termes de promotion et de corruption… Certes Miller le montre par endroits, au détour d'un plan, mais de façon tellement plaquée (ça reste sans suite) qu'on a l'impression que c'est pour mieux s'en débarrasser. A vrai dire le film se contente surtout d'entrecroiser ce que représente chacun des personnages, à la manière des lutteurs lorsqu'ils sont au sol, ce qui fait qu'on n'arrive pas toujours à les distinguer, à deviner à qui appartient telle ou telle partie du corps, créant cette espèce de flou signifiant que la critique, bluffée, a trouvé si génial. De sorte que si le récit ne préfigure pas exactement ce qui va arriver, du fait de l'indistinction, il n'arrive jamais non plus à le transfigurer.

Music with changing parts de Philipp Glass. C'est la musique du dernier Dupieux, beau film "répétitif", il va sans dire... 

samedi 21 février 2015

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Pas encore vu American sniper d'Eastwood, et pas pressé de le voir… Je laisse donc la parole aux autres, à commencer par valzeur, le sniper le plus redoutable de la critique, qui nous a gratifié d'un long commentaire sur le film:

Attention! sniper et spoiler!

D’abord, j’ai eu le mauvais goût après mon dernier post de lire le billet de Malausa qui lui est consacré. Le film d'Eastwood serait "le récit d’une dépression", le cinéaste montrerait en Chris Kyle un soldat qui se transforme "peu à peu en fantôme", du Mizoguchi quoi (ou à peu près). Ah bon? C’est ballot, je n’ai rien vu de tout ça ou alors à l’état de traces infinitésimales. Comme dit le proverbe, il n’est de pire sot que celui qui ne veut comprendre. Pour ma part, j’ai vu dans American sniper un western bas du front délocalisé en Irak avec des cowboys Marines et des indiens terroristes, le ratio américains tués/irakiens tués étant d’ailleurs de 1 pour 50, comme dans la majorité des westerns classiques. Tous les personnages irakiens ont la finesse des indiens chez le John Ford d’avant les Cheyennes. Ce sont des lâches, des traîtres ou des sadiques de grand guignol, les enfants prennent le chemin de leurs affreux parents, et les femmes sont moches ou mutilées. Vraiment un peuple à éradiquer au plus vite. Par ailleurs, les Américains (majuscule de rigueur), ou en tout cas les militaires, sont tous bodybuildés et droits dans leurs bottes, à deux exceptions (on y reviendra). Après l’absorption de drogues hallucinogènes, j’aimerais bien moi aussi voir en American sniper le miroir douloureux d’une âme tourmentée, mais c’est à peu près l’inverse qui se produit. Il est vrai que je ne suis pas aidé par un récit qui ne ménage aucun moment grand blanc de la dépression. Le film avance comme un métronome vers une fin expédiée et occultée; il épouse en cela des personnages très bas du front que leurs actions dispensent de réflexion (ex: B. Cooper serre Bobonne sur fond de World Trade Center s’écroulant à la télé, plan suivant: le même court au centre de recrutement en bas de chez lui pour défendre la patrie). En termes de progression dramatique, le film de sniper est certainement encore moins exaltant que celui de déminage. Pour pallier ce grave problème, Eastwood a donné à American sniper un rythme très soutenu qui met sur le même plan toutes les péripéties; le massacre à coups de perceuse d’un enfant irakien par un monstrueux terroriste est traité sur la même échelle émotionnelle que la découverte horrifique de l’hypertension du héros pendant que son épouse enceinte se fait échographier ("Oh, mon Dieu, tu as 17/11!!!" - "C’est beaucoup?").
Du coup, on ne s’ennuie jamais vraiment dans American sniper, et on a bien le temps de voir que tout est con et au ras des pâquerettes, voir même en dessous au niveau du fumier qui les fait pousser. Parce que, dans le fond, et même à la surface, American Sniper est un film sacrément abject. Qu’il soit va-t-en guerre et con-con, pourquoi pas, s’il était génial visuellement, d’un souffle et d’une puissance inégalée, eisensteinien ou ce qu’on veut. Mauvaise pioche. L’écriture est téléguidée, simpliste; les scènes entre Cooper et sa femme semblent générées par un ordinateur qui aurait visionné tous les films de guerre/d’action où le héros délaisse sa chère et tendre pour cause de patrie/monde à sauver; je ne parle même pas des rebondissements prévisibles comme une chtouille pour un acteur porno (compagnons d’armes morts au combat, hybris du héros qui le fait commettre une erreur potentiellement fatale, etc). Aucun personnage secondaire n’existe, tous les SEALs et Marines qui entourent Cooper sont interchangeables; quand un puis deux sont zigouillés, on peine à les distinguer autrement que par leur typage physique (le blond aux joues pleines, le grand brun émacié). Et faut-il vraiment que je parle des effets numériques, tempête de sable et tout le toutim? American sniper n’est rien d’autre qu’une autoroute propagandiste néo-con sur la grandeur américaine et la nécessité d’aller bien loin au chaud dégommer tous les vilains, y compris les petits enfants aux yeux si grands avec des grenades dans les mains. Il est d’ailleurs symptomatique que la scène traumatique qui pourrait attester de la lecture malausienne du film ne soit pas l’assassinat par Bradley Cooper de l’enfant terroriste (après tout, c’est normal), mais son impossibilité à sauver le petit irakien tué par le Boogeyman terroriste (une scène aussi proche en subtilité que celle du tueur à la hache dans l’Echange). Lors d’un moment curieux et raté, Cooper est entrepris dans un garage par un ancien GI qu’il a sauvé; celui-ci lui montre sa prothèse et en profite, se penchant vers le moutard de Cooper, pour sortir une de ces phrases inénarrables qui donne au spectateur le sentiment de la double-vue (puisqu’on l’a prédit trois minutes avant qu’elle n’arrive): "Je voulais te dire, ton père, c’est un héros". Or, le père en question, il n’a pas l’air bien pendant toute la scène, pas seulement parce que le GI amputé le dragouillerait presque à la façon du réceptionniste dans Eyes wide shut, mais surtout parce qu’avant toute cette dégoulinure "tu m’as sauvé", Cooper entend distinctement un bruit de perceuse ou à peu près (on voit l’instrument), qui lui rappelle inévitablement la mort du petit enfant victime irakien aux yeux si purs (pas le vilain enfant terroriste, je précise, il y en a deux, même trois, le troisième hésitant entre ordure et victime). Tout ça pour dire que Malausa a raison sur ce point, Cooper est un peu hanté quand même, par le retour du refoulé, d’une façon presque aussi délicate que l’était J. Edgar (une autre scène lamentable, celle du Saint-Bernard, illustre la même idée). De là à faire d'American sniper les "Contes de la Lune Vague après la Tempête de Sable", ce sera un peu juste.
Bon, alors, dans American sniper, tout le monde - hormis ces chiens d’infidèles - veut protéger la Nation en dégommant les méchants. Tout le monde vraiment? Passons sur Bobonne qui veut son chéri à côté pour monter le lit de bébé, ça n’est après tout qu’une femme. Recentrons-nous sur deux figures masculines (et même trois) qui sont moins reluisantes: d’abord, le Marine escorte de Cooper lors du zigouillage originel, du gamin (et de sa mère d’ailleurs), il est roublard, grinçant, mais surtout - horrrreur!!! - lâche. A un moment-clef de la construction hagiographique autour de Kyle (le modèle), Eastwood le fait descendre avec le tout-venant épauler les Marines, le brave homme en ayant un peu assez que ses potes se fassent dessouder pendant qu’il est bien au chaud sur son toit. Là, Kyle/Cooper somme son garde du corps Marine de le suivre sous peine de ne plus jamais le voir, et celui-là visiblement hésite. Plan suivant, Cooper est avec ses amis, il y aura des morts, baptême du feu, blah blah blah. Mais pas de trace du garde du corps que l’on ne reverra plus puisque le film à l’instar de Kyle/Cooper a évacué ce fruit pourri. Idem pour le frère cadet, plus petit et maigre, presque souffreteux avec de faux airs de Brad Dourif; on devine évidemment que Cooper est son modèle et lui aussi se tourne vers l’Armée, si ce n’est que le dernier plan où on le voit croisant son aîné entre deux missions sur un tarmac le montre tétanisé, terrifié, terminant son dialogue par une sorte de "Fuck them all" qui inclut aussi, semble-t-il, les Américains. Horreur suprême. Le pauvre acteur ne montrera plus le bout de son nez du film, après cette affreuse, convenons-en, saillie antimilitariste. Reste le dernier... Le meurtrier de Chris Kyle, un vétéran traumatisé qu’il suivait après son retour aux States. On verra juste celui-ci devant sa voiture alors qu’il attend Kyle/Cooper, et devinez quoi?, l’acteur n’a évidemment pas le type Channing Tatum, brave gars élevé aux hormones et aux stéroïdes, mais il ressemble assez franchement au frère de Kyle. Eastwood nous épargnera son assassinat, un digne carton nous apprendra la fin tragique avant de semer des images d’archives de l’enterrement de Chris Kyle, héros national (et c’est vrai qu’avec une telle fin, on ne peut à la façon de Malausa que constater l’ampleur critique et antimilitariste d'American sniper... je plaisante, hein). On aura entendu auparavant Cooper déclarer que comme Edith Piaf il ne regrettait "rien de rien" de tous ses meurtres pour la patrie. Cool. Et évidemment, mettre en scène l’assassinat d’un "bon" vétéran rentré glorieux d’opérations par un "mauvais" vétéran rentré traumatisé d’opérations serait sous-entendre cette infamie, qu’une "guerre nécessaire et juste", ça peut rendre dingue. Donc plutôt que de figurer la réalité, supprimons là et maintenons la légende par une belle ellipse, hop! Le vrai mystère avec Eastwood est qu’un cinéaste aussi médiocre, répugnant et idéologiquement douteux soit transformé en grand penseur humaniste à chaque film putride (le dernier en date, J. Edgar) par la critique de gauche molle libérale, grosso merdo. Il est dommage que personne n’ait pris le relais de Pauline Kael, la première à voir l’inanité de ce cinéma primaire et plan-plan.

Sinon le texte de Malausa: 

A lire aussi Nieuwjaer  et Momcilovic . On me conseille également Burdeau, aka "Moi la vérité, je parle", mais je ne suis pas abonné à Mediapart… si une bonne âme pouvait m'envoyer le texte.

vendredi 20 février 2015

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video


Pilgrimage (Deux femmesde John Ford, 1933.

Le film repasse ce soir à la Cinémathèque. L'occasion d'une petite piqûre de rappel, d'autant que cette vidéo extraite du film (la fameuse scène de la gare) semble avoir disparu de YouTube

Ça débute comme du Murnau (celui de l’Aurore, avec ces paysages inondés de brume), un peu saupoudré de Borzage (la neige de The river), le tout sur une charpente solidement griffithienne, autant dire que la première partie du film nous révèle un Ford sous influence, pas un débutant (il a déjà près de soixante-dix films au compteur dont un chef-d’œuvre absolu, le génial 3 bad men, en attendant les "Will Rogers"), mais un cinéaste encore prisonnier des règles dramaturgiques de l’époque, visiblement à l’étroit dans sa manière de conduire une intrigue. Bref le début n’est pas très fordien. Seul l’est le personnage de la mère, vieille mule et grande gueule (c’est dit dans le film), donc typiquement fordien, mais surtout mère possessive depuis que son mari est mort, qui préfère envoyer son fils à la guerre plutôt que de le voir se marier (la suite est attendue: la fille tombe enceinte et le jeune homme, lui, au champ d’honneur). Dix ans ont passé: la mère en veut toujours à son fils, déteste plus que jamais la jeune femme, qu’elle rend responsable de ce qui est arrivé, et garde ses distances vis-à-vis de l’enfant. Par défi, elle accepte pourtant de faire, avec d’autres mères de soldats morts au combat, un "pèlerinage" en France, l’occasion de recevoir une médaille et surtout de se rendre sur la tombe du fils. Fin de la première partie ponctuée par le plus beau plan du film: le jour du départ, alors que la mère est dans le train, la jeune femme sur le quai, accompagnée de son garçon, lui tend un petit bouquet de fleurs pour qu’elle le dépose sur la tombe. On ne voit pas la mère, juste sa main gantée de noir sortir par la fenêtre et saisir le bouquet. Magnifique…
Et puis changement de registre, comme s'il y avait là aussi pour Ford une sorte de pèlerinage, abandonnant l’esthétique du muet pour entrer de plain-pied dans celle du parlant. Le film devient plus bavard, plus enjoué (les Français, des Parisiens en l’occurrence, ressemblent bizarrement à des Italiens, parlant avec les mains), plus drôle aussi (cf. la séquence chez le coiffeur où l’une des mères, celle qui fume la pipe, ressemble à une Méduse avec tous ces fils chauffants fixés sur la tête, ou encore la séquence de tir à la carabine où, avec l’héroïne, elles font toutes les deux un véritable carton, démolissant même le stand)... Jusqu’au moment où le personnage principal rencontre un jeune Américain qui vit avec une fille la même situation douloureuse que son fils il y a dix ans. On imagine la suite: prise de conscience, remords, pardon, et réconciliation une fois rentré dans son Arkansas natal... Ford ne laisse pas trop durer les scènes mélodramatiques, c’est une des forces du film, d’autant que l’interprétation est un peu plombée par le jeu très théâtral de l’actrice Henrietta Crosman (normal, me direz-vous, c’était une actrice de théâtre). McBride, dans son livre sur Ford, souligne l’étrangeté des gros plans dans le film où les acteurs semblent fixer la caméra et pour le coup porter un regard accusateur sur le public. Sauf Henrietta Crosman, dit-il. Or, j’ai bien regardé, elle aussi fixe la caméra. Au point que je me demande si ce n’est pas, au contraire, parce que l’actrice, trop habituée à jouer devant un public, n’arrivait pas à détacher son regard de la caméra lors des gros plans que Ford a décidé d’imposer le même type de regard aux autres acteurs. C’est une hypothèse, mais elle se tient. La preuve? La scène sur le paquebot où l'héroïne montre en rigolant, à sa partenaire, la photo qui est sur son passeport. On la voit les yeux écarquillés, comme éblouie par l’objectif...

jeudi 19 février 2015

Hands




"Hands of Bresson" par kogonada, à qui l'on doit aussi le superbe Ozu//Passageways.

"Pourquoi est-ce que chez Bresson, c’est les mains qui remplacent le visage? C’est que, il fait de la main un usage particulièrement pervers, Bresson. Ça n’est plus une main sensori-motrice; ça n’est plus une main motrice ni même préhensive. C’est une main qui touche. L’espace visuel est complètement déconnecté. Et ce qui établit, ce qui rétablit les connexions dans cet espace visuel, c’est la main en tant que main qui touche. Ou qui frôle. Ce n’est donc plus du tout une main sensori-motrice. C’est dès lors absolument fondamental, que les mains remplacent les visages du point de vue du gros plan." (Gilles Deleuze, 1984)

dimanche 15 février 2015

Sur la jetée




Un homme, une femme, une jetée… Non, nous ne sommes pas chez Marker, mais chez Vecchiali. La jetée n'est pas celle d'un aéroport, même si un avion passe dans le ciel et que la femme demande à l'homme si c'est son avion, mais celle d'un petit port de la Méditerranée, ce qui fait qu'on entend aussi un bateau et que la femme demande aussi à l'homme si c'est son bateau. Ça se passe la nuit, découpée en quatre nuits. Un homme, une femme… Et un texte. Adapté de Dostoïevski, Les Nuits blanches bien sûr… après Visconti et Bresson, auxquels Vecchiali rend hommage, des "hommages furtifs", parmi d'autres, plus vecchialiens, à Maria Schell ou Danielle Darrieux (via Max Ophuls). Parce que le film est d'abord vecchialien. Du Vecchiali schématisé mais du Vecchiali quand même, filmé chichement (Canon 5D et iPhone), entre ombres et lumières, rythmé par l'éclairage bleu-vert d'un phare, mais aussi le bruit métallique des amarres et le clapotis des vagues, d'où se détachent, parfaitement claires, deux voix qui dialoguent: celle, aigrelette et lumineuse, de Natacha (Astrid Adverbe) et celle, plus suave et ténébreuse, de Fédor (Pascal Cervo). Un dispositif pour le moins épuré, juste corrompu par quelques plans de jour (où n'apparaît que l'homme) et la séquence de la danse (qui n'appartient qu'à la femme: un extrait ). C'est très beau. Et en même temps très étrange. Si Fédor est un masochiste et Natacha, sa "créature", inventée à seule fin d'en tomber amoureux et qu'au dernier moment, quand elle aussi se dit amoureuse, elle le quitte "pour le rendre heureux de son malheur" (dixit Vecchiali), il est étonnant d'avoir mêlé aux Nuits blanches, œuvre de jeunesse, sous-titrée "roman sentimental (souvenirs d'un rêveur)", Les Carnets du sous-solœuvre-charnière, préfigurant les grands romans à venir, tant le masochisme du personnage n'est certainement pas le même dans les deux récits. Des récits qui s'opposent, créant ainsi au sein même du film un autre type de conflit - la contradiction - puisqu'il touche au même personnage (en l'appelant Fédor, Vecchiali l'assimile à l'écrivain, alors qu'en fait c'est plus compliqué). D'un côté, l'expérience du Bien, vouée à l'échec; de l'autre, la force du Mal, toujours triomphante. Entre les deux, une sorte de hiatus, une énigme qui restera irrésolue. Sauf à imaginer qu'il y a deux Fédor, deux personnages en un, celui qui rêve de Natacha et l'homme méchant du souterrain, tel qu'il apparaît dans le prologue et qui, lui, a peut-être connu Natacha dans le passé. Ce qui ferait finalement de Nuits blanches sur la jetée moins un grand film dostoïevskien (pas sûr d'ailleurs que Vecchiali aime Dostoïevski) qu'un beau film fantastique, c'est-à-dire subtilement pervers.        

[ajout du 18-02-15: sur Vecchiali, lire dans La Furia umana: Ad libitum, les jolies notes de Benjamin Esdraffo]     

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Si le sport est une religion, l'inverse est-il vrai? la religion est-elle un sport? disons un sport de combat, et même le pire des sports de combat quand elle est pratiquée par des fanatiques, s'entretuant à coups de crucifix, de menorah ou de janbiya?

Tiens, puisqu'on parle de sports de combat, un mot sur Foxcatcher de Bennett Miller. Vraiment pas terrible. Pour moi, Miller passe complètement à côté de son sujet. Parce que c'était quoi l'idée forte du film? Pas le personnage de John du Pont, milliardaire à la fois mégalo, dingo et toxico, trop "chargé" au niveau dramaturgique, ce que Miller cherche à désamorcer en jouant constamment sur l'ambiguïté (surtout sexuelle), sauf qu'à force de nager dans le non-dit, la suggestion, la psychologie à bas bruit, ça devient paradoxalement lourd de sens. Pas du Pont donc, mais ce qu'il en est de la lutte, le plus olympique et pourtant le plus méconnu des sports, expliquant que le fait divers qui a inspiré le film ait suscité si peu d'échos en son temps, en dehors de son propre milieu… Las, Miller se contente de préparer le terrain, de baliser, plus ou moins brillamment, son film, pour nous amener progressivement au drame. Classique mais pas emballant. Plus risqué, mais aussi plus fructueux, aurait été de nous plonger au cœur même de la lutte, de la dégager de son aspect trop simplement viril, sinon homo-érotique, d'y retrouver au contraire, sous une forme dégradée, et en même temps plus noble, ce qui en faisait le sport le plus important de l'Antiquité, avec ce que cela suppose au niveau symbolique, justifiant aussi bien la passion des Schulz que la fascination de du Pont. Faire de la lutte le terrain, pour le coup dialectisé, de l'affrontement entre les deux frères et leur mécène… Mais non, on en reste à un jeu d'oppositions très attendu qui ne fait qu'hypertrophier le récit tout en valorisant le numéro d'acteurs (Carell bon pour l'Oscar). Bref la performance.

PS. Juste pour faire enrager ceux qui n'aiment pas que je fasse des listes, voici mes 15 films préférés des années 2010 à mi-parcours: (par ordre alphabétique)

- Bad lieutenant de Werner Herzog
- Boyhood de Richard Linklater
- Cloud atlas d'Andy et Lana Wachowski et Tom Tykwer
- Comment savoir de James L. Brooks
- Damsels in distress de Whit Stillman
- L'Etrange affaire Angélica de Manoel de Oliveira
- Go go tales d'Abel Ferrara
- The Grand Budapest hotel de Wes Anderson
- Hahaha de Hong Sang-soo
- Lincoln de Steven Spielberg
- Mourir comme un homme de João Pedro Rodigues
- Mystères de Lisbonne de Raúl Ruiz
- Tip top de Serge Bozon
- Twixt de Francis Ford Coppola
- La Vengeance d'une femme de Rita Azevedo Gomes

vendredi 13 février 2015

The Messier objects


Markus Acher, Micha Acher et Martin Gretschmann



Premier choc de l'année: ces 17 objets de Messier composés par The Notwist. Vous pouvez les écouter .

[le plus beau c'est le n°16: Das Spiel ist aus]

samedi 7 février 2015

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Oh hé hein bon!

C'est pas bien de se moquer de Lagarde, parce qu'elle a dit de feu le roi Abdallah (celui d'Arabie saoudite) qu'il avait été "de façon très discrète un grand défenseur des femmes" (n'oublions pas qu'il fut aussi lauréat, le premier, du Prix Lech-Walesa, "pour la promotion du dialogue entre les religions et de la paix au Moyen-Orient", si si...), c'est pas bien, surtout que Lagarde elle s'y connaît en droit des femmes, c'est une vraie FMIniste (Despentes, avec ses histoires de testostérone, peut aller se rhabiller...).

Pareil, c'est pas bien de se moquer de Vallstar, sous prétexte que sa lutte contre le djihadisme, toute populaire qu'elle est, relève de l'hystérie sécuritaire (son plan pour repérer les djihadistes en puissance est aussi judicieux que celui qui consistait, par exemple, à dépister les futurs délinquants dès la maternelle), c'est pas bien, d'autant que Vallstar, sa cote de popularité, il en a rien à foutre (tout le monde sait qu'il n'a aucune ambition présidentielle).
En revanche on a le droit de rigoler - jaune, mais rigoler quand même - quand on lit les textes de certains de nos grands intellectuels, comme Alain B et Alain B, Bad boy Badiou et Pappy Brossat, les deux vieux "rouges", dont l'aveuglement idéologique atteint ici les sommets (OK on doit retrouver le même aveuglement à l'autre extrémité, peut-être pire encore, cynisme oblige, mais j'ai pas lu)… même si, pour ce qui est d'Alain B, on peut toujours préférer la "vertu", au sens robespierrien du mot, de Badiou et Brossat, à l'affairisme d'un Bauer, franc-maçon (ancien grand maître) et grand manitou - de Sarko à Valls - pour tout ce qui touche en France à la sécurité et au terrorisme… 

Ah l'islam, cet islam dont nous les non-musulmans, il faut bien l'avouer, nous ne comprenons pas grand-chose. Courants, écoles, mouvements, mouvances… on s'y perd. Et le rapport à l'Occident, pas si simple non plus. Il faut dire que ça remonte à la nuit des temps. Pour certains, tel Jacques Ellul (remis récemment à l'honneur par Godard) il y aurait même "incompatibilité théologique" entre l'islam et le judéo-christianisme, lesquels s'opposeraient, fondamentalement, sur des points précis, ainsi au niveau du Livre, la Bible étant considérée comme un livre d'amour et de liberté (Ellul était protestant) alors que le Coran serait un livre de devoir et de contrainte. C'est peut-être vrai, c'est peut-être faux, j'en sais rien, je ne suis pas théologien…

Ce qui est sûr c'est que l'islam de Daesh (Daesh ça rime avec "Das Reich") et de Boko Haram (un truc très syncrétique qui mêle "islam" et grigri) n'a rien à voir avec l'islam vrai, ni même l'islamisme. C'est d'i-slam dont il faudrait parler, i comme internet et slam: écrasement (aucun rapport, bien sûr, avec l'art oratoire). De la destruction connectée, mondialisée, via le web (lire )… On rattache ça au salafisme djihadiste (à ne pas confondre avec le salafisme pépère, dit "quiétiste", qui lui fait chier personne), inspiré du wahhabisme saoudien, mais dans une forme ouvertement révolutionnaire, en guerre aussi bien contre l'Occident que contre les autres formes d'islamisme, considérées comme impures (lire )… pour quelques uns ça renverrait davantage au khâridjisme, un courant sunnite, très minoritaire, ultra-rigoriste, à travers surtout l'exemple des azraqites qui, dans le passé, allèrent le plus loin dans l'intransigeance dogmatique: "Étaient considérés comme des grands pécheurs, ceux qui s'abstenaient de lever l'étendard de la révolte contre tout pouvoir injuste. Ce rigorisme ne laissait aucune place à l'opportunisme, au 'neutralisme', à l'hypocrisie. La pratique de la dissimulation légale, la taqiya, des chiites était totalement interdite. Mais surtout les khâridjites azraqites préconisaient et appliquaient un véritable terrorisme fanatique. Ils utilisaient deux pratiques que ne connaissaient pas les sunnites: l'imtihân et l'isti'râd. L'imtihân ou examen probatoire consistait à exiger de tout musulman néophyte khâridjite, comme gage de sa sincérité, d'égorger un adversaire prisonnier, se référant au fait que le prophète avait demandé à Ali de couper la tête de prisonniers mecquois. Ensuite la pratique de l'isti'râd, du meurtre religieux, qui autorisait la mise à mort des hommes mais aussi des femmes et des enfants, fussent-ils impubères, de ces derniers. Ils considéraient le territoire occupé par les autres musulmans comme un territoire d'infidélité ou dâr kufr, où il était licite de s'attaquer aux personnes et aux biens…" C'est extrait de ce texte

Sinon j'ai bien aimé ce qu'ont dit ou écrit des types comme Slavoj Zižek 
(le film de Sissako, Timbuktu, semble d'ailleurs lui donner raison - cf. entre autres la scène où un djihadiste mitraille une touffe d'herbes, poussée au milieu des dunes, telle la toison d'une femme...), Philippe CorcuffOlivier Roy ou encore Raphaël Liogier

samedi 31 janvier 2015

Gravenhurst


Nick Talbot (1977-2014)



Best of Gravenhurst: (par ordre alphabétique)

- Abilene / Still water outro, Offerings: Lost songs 2000-2004
- Black holes in the sand, Black holes in the sand
- Circadian, The ghost in daylight
- Down river, Fires in distant buildings
- East of the city, Flashlight seasons
- Fitzrovia, The ghost in daylight
- Flashlight seasons, Black holes in the sand
- Flowers in her hair, Black holes in the sand
- The foundry, The ghost in daylight
- The high seas, Internal travels
- Hollow men, The western lands
- Islands, The ghost in daylight
- Peacock, The ghost in daylight
- See my friends [version lo-fi de la chanson des Kinks]Fires in distant buildings
- She dances, The western lands
- Song from under the arches, Fires in distant buildings
- Tunnels, Flashlight seasons
- The velvet cell / The velvet cell repriseFires in distant buildings
- The western lands, The western lands
- Who put Bella in the wych elm?, Offerings: Lost songs 2000-2004

vendredi 30 janvier 2015

La désintégration

Dans la série "Il n'est jamais trop tard"...

Vu la Désintégration de Philippe Faucon, film que j'avais raté à sa sortie début 2012. Un beau film, simple (et non simpliste), dépouillé (et non plat et lénifiant, comme l'affirmait Thoret dans... Charlie Hebdo), on pourrait dire bressonien, ou melvillien - j'ai pensé aussi à Gérard Blain -, à la fois concis et précis, rappelant le meilleur de la série B, fort d'une logique qui est celle justement de l'endoctrinement, sujet même du film, qui voit, dans une cité de la banlieue lilloise, un jeune Français musulman, garçon studieux mais confronté à la discrimination au moment de trouver un stage, tomber (avec deux autres) sous l'emprise d'un "recruteur" pour le djihad, personnage mystérieux, à l'étrange magnétisme, dont le discours gourouisant - qui combine perfidement propagande islamiste et vérités socio-politiques (de celles qui nourrissent les sentiments d'injustice, d'humiliation et d'exclusion) - amène le "héros" à se radicaliser et, pour finir, commettre un attentat-suicide.
A l'époque certains avaient trouvé le film "inactuel". Ainsi la conclusion de Libé (sous la plume d'Alice Géraud): "L’histoire de la Désintégration rappelle celles des Zacarias Moussaoui ou Mourad Benchellali, jeunes Français enrôlés par Al-Qaeda au tournant du siècle. C’était il y a dix ans. Et c’est peut-être en cela que réside le décalage du film avec la réalité. Depuis cette époque, les jihadistes ont perdu dans les cités le monopole de la colère d’une jeunesse tenue dans les marges." Ce qui s'appelle avoir le nez creux... un mois après, la France découvrait Mohamed Merah. Et aujourd'hui, les frères Kouachi et Amédy Coulibaly. C'est que les attentats perpétrés dans le film rappelaient surtout ceux commis par Khaled Kelkal durant l'été 1995. Mais peu importe, ce qui rend la Désintégration terriblement actuel, outre la question du djihadisme, c'est que, à travers son aspect abrupt, le fait que le personnage semble basculer trop vite dans le terrorisme, "donnant l'impression d'une mue quasi instantanée où le jeune homme passe du personnage de l'étudiant sympathique porteur des vertus de l'ascension sociale méritocratique à celui de jihadiste sans pitié prêt à mourir contre l'Occident oppresseur" (toujours Libé), on devine qu'autre chose opère, de plus secret, dans l'enfermement du personnage, quelque chose qu'on ne saura jamais car n'appartenant qu'à lui.
La force du film est là, dans toutes ces ellipses, aux allures de béances fictionnelles, où se localise la part inexpliquée d'une dérive puis d'un passage à l'acte... au-delà du social, au-delà du politique, au-delà également de la famille, d'une famille pourtant aimante (merveilleux personnage de la mère - son cri de douleur: "Ils ont tué mon fils", lors du dernier plan, qui la montre, sans le moindre pathos, courant vers le fond du couloir de l'établissement où elle travaille comme femme de ménage, est d'une puissance émotionnelle incroyable), où se pose aussi, sans y apporter de réponses, la question du Musulman en tant que sujet, qui pousse un homme sur le chemin de la guerre, guerre contre la société, guerre contre l'Occident (représenté ici par l'OTAN), mais surtout guerre contre soi. Jusqu'à sa désintégration...