vendredi 5 février 2016

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C'est bō le sumo. Hakuhō (à gauche) contre Terunofuji, le 20 mars 2015, lors du tournoi de printemps (Haru basho) d'Osaka.

"Ces lutteurs forment une caste; ils vivent à part, portent les cheveux longs et mangent une nourriture rituelle. Le combat ne dure qu'un éclair: le temps de laisser choir l'autre masse. Pas de crise, pas de drame, pas d'épuisement, en un mot pas de sport: le signe de la pesée, non l'éréthisme du conflit." (Roland Barthes, L'Empire des signes, 1970)

Il y a aujourd'hui en activité trois yokozuna (rang le plus élevé que peut atteindre un lutteur de sumo), tous originaires de Mongolie. Le plus connu c'est Hakuhō, promu en 2007, l'un des plus grands "sumos" de l'ère moderne (avec les célèbres champions de l'île d'Hokkaido que furent Taihō - le plus grand de tous? - dans les années 60, Kitanoumi dans les années 70 et Chiyonofuji dans les années 80), les deux autres étant Harumafuji (promu en 2012) et Kakuryū (promu en 2014)Hakuhō détient le record de victoires (35) dans les six grands tournois de l'année (honbasho), le dernier à Nagoya en juillet 2015. Les tournois suivants ont été remportés par Kakuryū (tournoi d'automne, en l'absence de Hakuhō et de Harumafuji) et Harumafuji (tournoi de Kyūshū, qui vit les défaites de Hakuhō face non seulement à Harumafuji mais aussi à l'étoile montante du sumo, vainqueur du tournoi d'été, l'ōzeki Terunofuji, d'origine mongole lui aussi, lequel l'avait déjà battu en tant que sekiwake - rang inférieur à ōzeki - lors du tournoi de printemps (cf. vidéo) finalement remporté par Hakuhō). En janvier 2016, le tournoi du Nouvel an, le premier de l'année des grands tournois, a été remporté par l'ōzeki Kotoshogiku (grâce entre autres à sa victoire sur Hakuhō, battu également par Harumafuji, alors que Terunofuji, blessé, était absent), premier Japonais à gagner un grand tournoi depuis dix ans. Bref... qui sera le prochain yokozuna? Terunofuji ou Kotoshogiku?

PS. Merci à Jacques Chirac pour ses conseils avisés.

Aucun rapport mais à lire: le mystère du triangle des Bermudes expliqué par les bulles de méthane?

mardi 2 février 2016

(Blackstar)


David Bowie (1947-2016)





POP EYE # 07

★, David Bowie.

Pochette et livret noirs sur fond noir... pour son dernier (et ultime) album Bowie aura fait fort. On connaissait son goût pour la mise en scène - avec les clips qui accompagnent Blackstar et Lazarus, on est servi -, on connaissait aussi son goût pour le grand art... et là pareil, avec tout ce jeu sur le noir, question sensation, on est servi, même si ce noir n'a rien de malevitchien (tiens, à propos de Malevitch et son fameux Carré noir, lire ). On est moins dans l'abstraction que dans une sorte de surlignage, mieux, de surbrillance, celle d'une étoile noire, très noire, qui continuerait de briller par-delà les ténèbres, ténèbres d'ici, le monde d'en-bas, ou de l'au-delà, l'outre-monde. C'est dire si pour apprécier (Blackstar) à sa juste valeur, il faut dépasser l'aspect mortifère de l'album, aspect que le décès de l'artiste a forcément renforcé, conférant à l'ensemble un côté too much (typique de Bowie, à vrai dire), et même pompeux (les textes, pour certains très mystiques - "in the villa of ormen", waouh... -, y contribuent pas mal aussi). Ce qui compte c'est la musique, et seulement la musique, malgré là encore une tendance à la surcharge (la voix scottwalkérienne de Bowie mêlée au jazz expérimental du pianiste Jason Lindner, avec grosse batterie hip-hop et bons vieux solos de saxo -, c'est pas toujours digeste), mais traversée aussi de vrais moments d'émotion, comme si l'album, objet massif, obscur et plutôt monstrueux, était par endroits déchiré, laissant échapper quelques petits bouts de rock graciles, pour le coup plus gracieux: les dernières notes de "Blackstar" (on pense à Robert Wyatt), la basse féerique/fenderique de "Lazarus" (on pense à Robert Smith), la voix réverbérée de Girl loves me (on pense à Peter Gabriel), les touches d'harmonica de I can't give everything away (on pense à Paddy McAloon)... c'est que l'art de Bowie a toujours été celui de la synthèse. Bon ici ça se résume à pas grand-chose, le reste, le plus important, semblant inaccessible, déjà trop loin à l'instant où l'on écoute l'album pour la première fois. Je dis "semblant" car en même temps je ne peux m'empêcher de penser que le secret est là - caché dans le tapis noir de l'album (à l'image de l'étoile-titre et du dernier morceau) - et que d'autres écoutes sont nécessaires pour non pas le découvrir (peine perdue) mais l'approcher de plus près...

jeudi 28 janvier 2016

Phnom Penh




Phnom Penh [extrait]. Le PPMRH il y a deux ans. Et le petit Sinn (en hommage à Sinn Sinamouth? le "Sin Atra" cambodgien, un des grands noms - avec Ros Sereysothea, Pan Ron, Yol Aularong et quelques autres - de la scène rock phnompenhoise des années 60-70, tous disparus entre 1975 et 1979, exécutés par les Khmers rouges. John Pirozzi a retracé l'histoire du mouvement dans son documentaire Don't think I've forgotten: Cambodia's lost rock & roll. Voir aussi la compilation Cambodian rocks).
ខ្ញុំនឹងត្រឡប់មកវិញក្នុងពេលឆាប់

Ma playlist de janvier: (par ordre alphabétique)

- Dove, Pillar Point
- Florida, The Range
Girl loves me, David Bowie
- Here come the rattling trees, The High Llamas
I can't live without your love, A Sunny Day in Glasgow
- I'm not going (feat. Oh Land), Tricky
- In heaven, Japanese Breakfast
- Life of pause, Wild Nothing
- Ordinary pleasure, Port St. Willow
- Were we once lovers?, Tindersticks

[ajout du 29-01-16: le Coup du berger de Jacques Rivette]

dimanche 24 janvier 2016

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Zita Hanrot est lumineuse dans Fatima de Philippe Faucon, un des plus beaux films de l'année 2015. Là, cinq ans plus tôt, pour un casting... Lovely Zita.

Quelques mots sur Carol de Todd Haynes que toute la critique couve d’un œil énamouré. Mouais... Si le Tarantino, c’est pas ma tasse de café (trop corsé, trop gringo... trop Jacques Vabre quoi, en moins drôle), le Haynes, lui, c’est pas ma tasse de thé (trop raffiné, trop apprêté, malgré les efforts de Haynes pour casser, en douceur, cet aspect nickel chrome du film, un film à l’arrivée peut-être plus chrome que nickel, plus chromatique, avec ces demi-tons à foison pour créer un climat sans climax, le tout noyé, dilué, dans un beau, faux, mélodrame, du mélo modernisé, bien pensé pour pointer le bien-pensant, sous le regard de Rooney Mara, regard de photographe, en accord avec l’image du film, bien photographié pour rappeler le New York des années 50, celui de Vivian Maier et de Ruth Orkin... Souci de la perfection (il est loin le Haynes de Poison et de Safe) pour mieux (?) sublimer la rencontre amoureuse et la passion qui s'ensuit, comme n’importe quelle grande histoire d’amour, qu’elle soit homo ou hétéro, rejetant le reste en périphérie (la tante Abby, au saphisme affiché, jouée par Sarah Paulson, ce qui réduit son personnage à une sorte de plaidoyer pro domo; le mari Harge, beau personnage sirkien, voire lupinien - Kyle Chandler, avec son regard de chien battu, m'a fait penser à Edmond O'Brien dans The bigamist de Lupino -, hélas sacrifié lui aussi). Se concentrant ainsi sur l'opposition, qui se veut complémentaire, entre Cate Blanchett (Carol, la blonde classieuse au visage d'albâtre, telle la couverture d'un magazine de mode) et Rooney Mara (Therese, au petit minois audreyhepburnien, celle qui fait les photos, moins des couvertures que des rues de New York)... Richard Avedon vs Saul Leiter. C'est à ce niveau que le film est plutôt réussi. Le côté Harper's Bazaar (à la fois la couverture et l'intérieur du magazine). Parce qu'au niveau du récit, ça pèche pas mal, la faute à cette espèce de narration plan-plan, limite transie (qui nous ferait presque regretter Kechiche... non là, j'exagère), dans lequel s'enferme le film - même dans sa partie road movie -, pas aidé par le jeu un peu juste, et pas toujours juste, de Cate Blanchett, qui promène tout au long du film, sans vraiment évoluer (alors qu'elle finit par faire fi des conventions), la même image sur papier glacé qu'au début, comme si, pour Therese, elle restait jusqu'au bout un fantasme, défaut peut-être accentué par l'inexplicable coupure que représente dans le scénario le temps qui sépare la rupture entre les deux amantes et leurs retrouvailles, résumé en trois phrases par le personnage d'Abby. Carol, on le sait, est tiré du roman de Patricia Highsmith, The price of salt, écrit juste après Strangers on a train. Du sel, bah c'est un peu ce qui manque au film...


Le dernier Hong sans-le-sou Right now, wrong then sort le 17 février, peut-être le jour d'avant... Hâte de le voir, parce que pour le moment j'ai l'impression que l'année n'a pas encore commencé. La structure du film en deux parties qui se répètent, avec les variations que cela suppose (principe même de la répétition en termes de musique), n'est pas sans évoquer, certes HSS lui-même (on pense évidemment à ses premiers films comme le Pouvoir de la province de Kangwon et la Vierge mise à nu par ses prétendants, sauf qu'ici le dispositif semble plus radical), mais aussi Resnais: le diptyque "Wrong now, right then"/"Right now, wrong then" rappelle Smoking/No smoking, sauf que chez Hong, ce n'est pas "ou bien... ou bien" mais "peut-être... peut-être pas". La différence est grande.

samedi 16 janvier 2016

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QT, coterie et autres cuteries.

Résumé des épisodes précédents (anciens billets sur le sujet).

Tarantino c'est quoi? Un style, unique en son genre (et ses sous-genres), machine infernale, prompte à tout recycler, mais sans tri sélectif, d’où ces mix improbables, déclenchant des réactions plus ou moins violentes chez le spectateur, en l’excitant positivement ou négativement, peu importe. Tarantino ne cherche pas à plaire, mais d’abord à se faire plaisir, en retravaillant tout ce qu’il a aimé au cinéma depuis l’adolescence, mais vraiment tout, des films d’exploitation (blax, kung-fu, grindhouse...) à ceux de quelques maîtres comme Leone, Kurosawa, Aldrich, Fuller, Godard (première période), De Palma, etc., en passant par le polar, la série B, le chambara, le wu xia pian, le western spaghetti et autre bis italien... sans oublier Tony Scott, bien sûr. C’est en cela que le cinéma de Tarantino est dit jouissif, au sens le plus large, extrême, du mot: qui provoque plaisir féroce chez certains, profond déplaisir chez d'autres, les deux sensations étant liées en termes d'intensité. Le cinéma de Tarantino est sans limites (pour ce qui est non pas de la violence proprement dite - plutôt "choré/graphique" chez lui - mais du sadisme, d'autant que l'humour n'y est pas toujours associé et que, quand bien même il le serait, il y manque souvent la bonne distance), c’est aussi sa limite. Ad libitum et (parfois, souvent, toujours - selon la sensibilité de chacun) ad nauseam...
Interroger l'œuvre de Tarantino - puisque œuvre il y a, c'est même ce qui conditionne son travail (construire une œuvre), il le dit lui-même -, c'est dépasser le débat stérile qui oppose depuis le début les thuriféraires de Tarantino, voyant dans ses films une lecture politique du monde (là où il ne s'agit que d'une relecture pop des genres et surtout, via ce qu'on pourrait appeler son ultra-post-modernisme, la célébration de toute une sous-culture - c'est son grand mérite, on ne peut le nier, même si cela s'accompagne d'une évidente dénaturation des produits en question - au risque aujourd'hui, puisque, ça y est, la sous-culture a acquis ses lettres de noblesse, d'être condamné à relire son propre cinéma), qui oppose, donc, les thuriféraires de Tarantino et ses détracteurs, lui reprochant à l'inverse la vacuité de ses films, sinon leur crétinerie, un cinéma de la gratuité qui, question culture, se contenterait simplement, bêtement, de cultiver les images-chocs et les blagues potaches, sans se poser de questions (alors que ce n'est pas si creux que cela, au sens où il y a une toujours une idée chez Tarantino, derrière chaque plan, le problème étant que celle-ci n'est pas toujours bonne, qu'elle est même parfois douteuse...). Bref, si Tarantino n'est pas le grand maître du cinéma contemporain que certains veulent voir (son regard n'est pas suffisamment à la hauteur), il n'est pas davantage ce petit garçon auquel d'autres l'assimilent volontiers, à travers sa façon irresponsable, immature (pour ne pas dire perverse), de faire joujou avec le cinéma, et plus encore, la violence au cinéma... il est seulement le pur produit de son époque, soit une modernité, post ou hyper, peu importe, dominée par l'exagération de tout, des formes comme des concepts, sans hiérarchie aucune, l'objet tarantinien ne reposant, pour le coup, sur aucun fond esthétique ou moral solide (en ce sens il n'est pas baroque). D'où une réelle difficulté à l'appréhender, surtout si l'on s'en tient aux généralités... Interroger l'œuvre de Tarantino, c'est donc s'intéresser non pas aux grands sujets qu'il aborde (les femmes et le machisme, les Juifs et le nazisme, les Noirs et l'esclavagisme, à travers le motif de la vengeance) mais sur ce qui fait saillie dans chacun de ses films, offre une vraie prise, où l'on puisse s'accrocher.
Dans le cas de Django unchained, c'était l'idée que le destin héroïque d'un Noir, Django, esclave affranchi métamorphosé en superhéros black (genre Power Man), ne pouvait s'accomplir sans l'aide d'un Allemand, à la fois distingué, cynique et sans scrupules, comme si la vengeance (plat qui se mange toujours froid chez Tarantino), pour bien s'exprimer, c'est-à-dire le plus complètement possible, nécessitait une certaine éducation, une certaine culture, mais pas n'importe laquelle, puisque représentée par un Blanc de la vieille Europe, prétendument plus civilisée que l'Amérique de l'époque, sauf qu'il s'agissait de l'Allemagne, dans sa vision, disons, wagnérienne, avec ce que cela suppose de décadent et de prémonitoire... Très bien. L'ennui est que Tarantino ne se confrontait pas à cet aspect historique du film (ou très peu, à travers quelques ponts jetés ici et là, histoire de conférer au film une dimension mythique - comme à son œuvre?), se contentant de s'en servir pour, au mieux, enrichir son récit et ses dialogues, au pire, satisfaire son goût pour la violence (plus que pour le sacré, dirait Girard), sinon ses fantasmes (à travers les "combats de nègres", pour parler koltésien - il y a aussi des chiens -, organisés par DiCaprio, le film revisite le Mandingo de Fleischer mais de façon totalement délirante, ce n'est plus "Mandingo" mais "Dingoman"!). D'où une réelle distorsion entre ce qu'il cherchait à montrer (la réalité barbare des Etats du Sud au temps de l'esclavage) et ce qu'il finissait par révéler (un regard assez condescendant sur les Noirs), inconsciemment ou par simple inconséquence (de par ses excès, ce goût de la caricature, un vrai manque de discernement).

Intervalle QT.














Avec le temps, le cinéma "systolique" de Tarantino tend à se dégrader de plus en plus. Le QT s'allonge (étirement excessif des dialogues), entraînant de sérieux troubles du rythme (syncopes scénaristiques). Surtout l'onde T finale devient si grossièrement démesurée, si furieusement grotesque, bloquant toute irrigation, que du récit il ne reste plus grand-chose sinon des bouts mortifiés d'anecdotes. 

8.

The hateful eight prolonge, tout en l'inversant, Django unchained. Il le prolonge en allant encore plus loin, non seulement dans l'autoréférence, de sorte que, si on inclut le sketch de Four rooms dans le décompte des films de Tarantino, on peut voir The hateful eight comme son 8 ½ (oui je sais, normalement ça fait 8 ¼), mais surtout dans ce qui se manifestait de plus en plus chez lui, son désir du théâtre et du théâtral, longtemps résumé à cette appétence pour les dialogues à rallonges, incarnée ici par Samuel L. Jackson, personnage tarantinien par excellence, sauf que, bizarrement, et comme déjà dans la seconde partie de Django, ça ne fonctionne pas vraiment, la faute à des répliques souvent poussives, la tchatche habituelle de Tarantino prenant la forme d'une logorrhée pour le coup peu jouissive.

The hateful eight, ça sonne comme The Grateful Dead, célèbre groupe californien de musique psychédélique. Ils étaient huit (si on compte les Godchaux qui n'étaient pas des gauchos). Bon, rien d'affreux ni d'horrible chez eux, ils carburaient gentiment à l'acid, mais quand même, de longues improvisations, véritables tunnels sonores, à l'instar de "Dark star", jusqu'à l'explosion finale, aussi orgasmique que peut l'être pour Tarantino un bon gros bain de sang.

Mais c'est surtout sur le versant "sadien" que The hateful eight prolonge Django à travers là encore le personnage joué par Jackson (il ne s'appelle pas Marquis pour rien), conjuguant à la fois la figure du justicier que représentait Django et celle du pervers qu'incarnait DiCaprio (on notera d'ailleurs que, comme dans Django avec la scène de l'esclave dévoré par des chiens, Tarantino se croit obligé d'accompagner par l'image le récit que fait Jackson, ancien soldat de l'Union et ami de plume (?) de Lincoln, à Bruce Dern, le vieux général sudiste, où il décrit dans ses moindres détails, afin de le provoquer, comment il a contraint son fils à marcher nu dans la neige puis à lui lécher le sexe en échange d'une couverture qu'il ne lui donnera jamais, preuve s'il en est du sadisme du personnage et, plus encore, de cette fascination complaisante de Tarantino pour les scènes de torture). La différence avec Django, c'est qu'ici le sadiste croise la route d'une drôle de créature en la personne de la prisonnière (Jennifer Jason Leigh), seule originalité du film (étant entendu que le 70mm c'est pour le folklore: filmer quelques paysages enneigés et faire ressortir une cafetière du décor). Au Noir, jaqueteur impénitent qui aime torturer les Blancs, Tarantino oppose la femme (l'autre grande opprimée du film, historiquement parlant - le Mexicain compte pour du beurre) qui, elle, n'arrête pas de se faire taper dessus (par Kurt Russell qui visiblement avait des comptes à régler depuis Death proof - je rigole), le tout avec un certain plaisir, vu la manière dont elle provoque les coups et comment elle s'en délecte. Or s'il est clair que ce "masochisme" n'est ici que la traduction d'un fantasme masculin (la jouissance de la femme à se faire objet de l'homme, que celui-ci soit noir ou blanc), tant les scènes relèvent du burlesque, un burlesque laborieux (à l'image de la porte qu'il faut reclouer avec des planches à chaque fois qu'elle a été ouverte, tempête de neige oblige) mais réel, il apparaît assez vite que ce fantasme n'est pour Tarantino qu'un énième prétexte pour assouvir le sien, sous couvert d'imagerie gore. Ainsi le finale [attention spoiler] où l'on voit les deux derniers salopards, à l'article de la mort, le Blanc, sudiste, raciste, sexiste, et le Noir, unioniste et tout aussi raciste et sexiste, unir leurs forces pour pendre la femme - qu'il s'agisse d'une hors-la-loi ne change rien à l'affaire - et jouir du spectacle ainsi offert ("elle a bien dansé"). Si la scène vaut comme symbole d'une Amérique dégénérée dans son ensemble (aussi bien le Sud que le Nord, le Blanc que le Noir), il n'en demeure pas moins qu'à cette image filmée en plongée, donc du point de vue de la pendue, Tarantino n'a rien d'autre à opposer qu'un contrechamp, le plan en contreplongée sur la pendue se tortillant au bout de la corde, comme si les deux plans étaient, peut-être pas équivalents (quoique... un changement d'axe aurait été quand même bien venu), mais qu'ils signaient chez lui son incapacité à dépasser cet imaginaire de bissophile dont il se repaît depuis plus de vingt ans sans se questionner plus avant sur ce qu'il met en scène.

[ajout du 24-01-16: 8 c’est aussi 4+4, les quatre de l’extérieur rencontrant les quatre déjà à l’intérieur, un double carré, dispositif éminemment sadien]

vendredi 15 janvier 2016

Beau oui


David Jones pas encore Bowie en 1965



Best of David Bowie (à dominante 70's, bien sûr):

- Space oddity, 1969
- Changes, 1971
Oh! you pretty things, 1971
- Life on Mars?, 1971
The Jean Genie, 1972
Starman, 1972
- Soul love, 1972
- Aladdin sane, 1973
Time, 1973
- We are the dead, 1974
1984, 1974
- Fascination, 1975
Right, 1975
- Station to station, 1976
Word on a wing, 1976
Stay, 1976
- Warszawa, 1977
- Heroes, 1977
- Ashes to ashes, 1980
- The wedding, 1993
- Jump they say, 1993
- Hallo spaceboy, 1995
- I'm deranged, 1995
- Dead man walking, 1997
- Where are we now?, 2013

Bonus: David "beau oui" et John "laid non" (ha ha):

vendredi 8 janvier 2016

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The hateful eight est le huitième film de Tarantino et pour la huitième fois on retrouve dans la sonorité du titre ce que j'avais déjà pointé chez QT (cutie? hum...) quant aux titres originaux de ses films, à savoir deux termes qui se répondent (par effet de contraste, jeu de rimes ou simple association), l'un étant généralement très bref, monosyllabique (dogs, pulp, kill, proof...), tel une onomatopée sortie d'un comic strip. Rappel:

Reservoir dogs (RD) = blabla intarissable (re-ser-voir...) brutalement interrompu (dogs!), comme si la violence était la seule façon de mettre fin au discours.
Pulp fiction  (PF) = détonation (pulp!) suivie d'une onde de choc (fiction...) qui se prolongerait sur plusieurs niveaux (récit, personnages) et selon des intensités diverses.
Jackie Brown (JB) = une première exception, pour ce qui reste à mes yeux, encore aujourd'hui, le meilleur film de Tarantino, hommage amoureux à la blaxploitation, et pour le coup, pure jouissance à prononcer, en détachant bien les syllabes (jac...kie...brown), le nom d'un personnage fétiche.
Kill Bill (KB) = coup de sabre tranchant l'histoire en deux parties-miroir (kill/bill).
Death proof (DP) = crissement de pneus (death...) + vrombissement de moteur (proof).
Inglourious basterds (IB) = l'autre exception, de par sa longueur (5 syllabes) et sa drôle de prononciation, évoquant le défilement d'une bande-son au ralenti (inglooouuurious basteeerds...), comme si Tarantino levait le pied par rapport à ses précédents films, toujours plus speedés.
Django unchained (DU) = coup de fouet (django!) accompagné d'une sorte d'éternuement (unchained), suggérant quelques grippages (volontaires?) dans la mécanique jusque-là bien huilée du récit chez Tarantino.

Et The hateful eight? Je n'ai pas encore vu le film. Disons seulement que, outre le jeu de rime (hate/eight), écho lointain à Kill Bill, c'est surtout la structure du titre (3 syllabes + 1 syllabe) que l'on retient, rappelant celle de Reservoir dogs, soit un retour aux sources pour Tarantino, bien qu'il ne les ait jamais vraiment quittées, le plaisir du baratin, les dialogues étirés (the-hate-ful, hate avec un "h aspiré" - et non "muet" comme le "D" de Django -, petite bouffée d'air avant de se lancer dans de longues tirades à tiroirs), le tout glissant avec délectation, tel un gros nœud coulant qu'on serrerait tout doucement, lentement mais sûrement, pour maintenir la tension, jusqu'à ce que ça fasse "couic" (eight!). Tarantino plus tarantinien que jamais.

[ajout du 09-01-16: Bon j’ai vu le film: théâtre de boulevard et Grand-Guignol, Tarantino vise l’énorme, tel Aldrich - même cruauté -, mais ne produit qu’un truc épais, très lourd, pas généreux du tout. Sa leçon d’Histoire, sur l’Amérique, la femme et les Noirs, se réduit à une leçon de cinéma sur Tarantino et ses fantasmes. C’est un peu son 8 ½ - si on ajoute le sketch de Four rooms... Et le 70mm, à quoi bon? s’il est aussi difficile de voir le film dans ce format. En plus ça vaut surtout pour les extérieurs – on notera le superbe générique d’ouverture avec la musique de Morricone - soit seulement 1/5e du film, même si pour le reste - le huis-clos dans le refuge - Tarantino fait preuve d’un réel sens de l’espace... Bref un film pour tarantinophile pur et dur... Pas ma tasse de thé, ni de café, hé hé]

lundi 4 janvier 2016

Real Lies


Kev Kharas, Tom Watson et Pat King





POP EYE # 06

Real life, Real Lies.

C'est fou ça, personne ne connaît Real Lies à part We music music? A l'heure des bilans, le jeune groupe londonien d'electropop n'apparaît nulle part. Pourtant Real life (lire ), son premier album, aux titres impeccables - on en connaissait déjà certains -, compte parmi les plus belles réussites de l'année. On évoque Joy Division, oui peut-être, pour les paroles, la noirceur, le sentiment de vide, la morosité urbaine, toute cette réalité que la nuit, chimère festive, fait oublier durant quelques heures... parce que sinon, question musique, on est quand même plus près de David Morales et Rui Da Silva, et que s'il fallait remonter plus loin, à l'époque justement de Joy Division, dans l'esprit c'est davantage à The Clash que l'on pense, pour le goût du brassage, le mélange des genres (et des sous-genres), ici house, grime et autre jungle, rehaussé de talk-over, dans un style éminemment populaire, un style pop, quoi. Et c'est top.

Blackmarket blues (vidéo: James Blann) - Dab housing (vidéo: Joe Alexander) - World peace (vidéo: Joe Alexander) - Deeper (vidéo: Joe Alexander) - One club town - North circular (vidéo: Joe Alexander) - Lovers' Lane - Seven sisters (vidéo: Jonnie Craig) - Naked ambition - Gospel - Sidetripping.


Real life (suite): Pasolini, la poésie, la musique, la vie.

[...] Tu sais, je te l'ai dit, vieil ami, père
un peu intimidé par le fils, hôte
allophone puissant aux humbles origines
que rien ne vaut la vie.
C'est pourquoi je ne voudrais que vivre,
même en étant poète,
parce que la vie s'exprime aussi par elle-même.
Je voudrais m'exprimer avec des exemples.
Jeter mon corps dans la lutte.
Mais si les actions de la vie sont expressives,
l'expression, aussi, est action.
Non pas cette expression de poète défaitiste,
qui ne dit que des choses
et utilise la langue comme toi, pauvre, direct instrument;
mais l'expression détachée des choses, 
les signes faits musique,
la poésie chantée et obscure,
qui n'exprime rien sinon elle-même,
selon l'idée barbare et exquise qu'elle est un son mystérieux
dans les pauvres signes oraux d'une langue.
Moi, j'ai abandonné à ceux de mon âge, et même aux plus jeunes,
une telle illusion barbare et exquise: je te parle brutalement.
Et, puisque je ne peux revenir en arrière,
et me faire passer pour un garçon barbare
qui croit que sa langue est la seule langue au monde,
et perçoit dans ses syllabes des mystères de musique
que seuls ses compatriotes, pareils à lui par caractère
et folie littéraire, peuvent percevoir
- en tant que poète, je serai poète des choses.
Les actions de la vie ne seront que communiquées,
et seront, elles, la poésie,
puisque, je te le répète, il n'y a pas d'autre poésie que l'action réelle
(tu trembles seulement quand tu la retrouves
dans les vers ou dans les pages de prose,
quand leur évocation est parfaite).
Je ne ferai pas cela de bon cœur.
J'aurai toujours le regret de cette poésie
qui est action elle-même, dans son détachement des choses,
dans sa musique qui n'exprime rien
sinon son aride et sublime passion pour elle-même.
Eh bien, je vais te confier avant de te quitter,
que je voudrais être compositeur de musique,
vivre avec des instruments
dans la tour de Viterbe que je n'arrive pas à acheter,
dans le plus beau paysage du monde, où l'Arioste
serait fou de joie de se voir recréé avec toute
l'innocence des chênes, collines, eaux et fossés,
et là, composer de la musique,
la seule action expressive
peut-être, haute, et indéfinissable comme les actions de la réalité.

(Pier Paolo Pasolini, Qui je suis - Poeta della ceneri [1966-1967], nouv. trad. Jean-Pierre Milelli)

vendredi 1 janvier 2016

2016




Gene Tierney en 1941, sur le plateau de Sundown (Crépuscule) d'Henry Hathaway.

Happy new year to all my friends!

mercredi 30 décembre 2015

O tasqueiro




O Tasqueiro d'Aki Kaurismäki, le premier des quatre segments qui composent Centro histórico (2012), le film collectif réalisé, outre Kaurismäki, par Pedro Costa, Victor Erice et Manoel de Oliveira, dans le cadre de "Guimarães 2012, capitale européenne de la culture".

O Passado e o Presente de Manuel/Manoel de Oliveira (1972). Pour ceux qui parlent portugais.

La pensée du jour: "Une bonne coutume est celle qu'ont plusieurs honorables personnes de s'absenter le 30 décembre pour un mois: ce sont des philosophes qui jugent sainement des choses." (Honoré de Balzac, Code des gens honnêtes ou l'art de ne pas être dupe des fripons, 1825)

samedi 26 décembre 2015

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L'Arabie saoudite, grand rival de l'Etat islamique en matière de répression et d'exécutions capitales, étant aujourd'hui - via son ambassadeur à Genève - à la tête d'une instance du Conseil des droits de l'homme de l'ONU (bah oui, les pétrodollars), on ne peut que désigner comme "personnalités de l'année 2015" ces trois victimes du régime saoudien que sont le blogueur militant Raif Badawi (condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans de prison pour insulte à l'islam et apostasie, et qui vient de recevoir le prix Sakharov), le jeune "opposant" Ali al-Nimr (condamné à la peine de mort par décapitation et crucifiement pour avoir participé, alors qu'il avait 17 ans, à des manifestations lors du printemps arabe) et le poète et plasticien palestinien Ashraf Fayadh (condamné à mort pour propagande athéiste et blasphème dans des poèmes écrits il y a une dizaine d'années).

L'article de Kamel Daoud, écrivain et journaliste algérien, paru le 20 novembre 2015 dans le New York Times:

Daesh noir, Daesh blanc. Le premier égorge, tue, lapide, coupe les mains, détruit le patrimoine de l’humanité, et déteste l’archéologie, la femme et l’étranger non musulman. Le second est mieux habillé et plus propre, mais il fait la même chose. L’Etat islamique et l’Arabie saoudite. Dans sa lutte contre le terrorisme, l’Occident mène la guerre contre l’un tout en serrant la main de l’autre. Mécanique du déni, et de son prix. On veut sauver la fameuse alliance stratégique avec l’Arabie saoudite tout en oubliant que ce royaume repose sur une autre alliance, avec un clergé religieux qui produit, rend légitime, répand, prêche et défend le wahhabisme, islamisme ultra-puritain dont se nourrit Daesh.
Le wahhabisme, radicalisme messianique né au 18ème siècle, a l’idée de restaurer un califat fantasmé autour d’un désert, un livre sacré et deux lieux saints, la Mecque et Médine. C’est un puritanisme né dans le massacre et le sang, qui se traduit aujourd’hui par un lien surréaliste à la femme, une interdiction pour les non-musulmans d’entrer dans le territoire sacré, une loi religieuse rigoriste, et puis aussi un rapport maladif à l’image et à la représentation et donc l’art, ainsi que le corps, la nudité et la liberté. L’Arabie saoudite est un Daesh qui a réussi.
Le déni de l’Occident face à ce pays est frappant: on salue cette théocratie comme un allié et on fait mine de ne pas voir qu’elle est le principal mécène idéologique de la culture islamiste. Les nouvelles générations extrémistes du monde dit "arabe" ne sont pas nées djihadistes. Elles ont été biberonnées par la Fatwa Valley, espèce de Vatican islamiste avec une vaste industrie produisant théologiens, lois religieuses, livres et politiques éditoriales et médiatiques agressives.
On pourrait contrecarrer: Mais l’Arabie saoudite n’est-elle pas elle-même une cible potentielle de Daesh? Si, mais insister sur ce point serait négliger le poids des liens entre la famille régnante et le clergé religieux qui assure sa stabilité - et aussi, de plus en plus, sa précarité. Le piège est total pour cette famille royale fragilisée par des règles de succession accentuant le renouvellement et qui se raccroche donc à une alliance ancestrale entre roi et prêcheur. Le clergé saoudien produit l’islamisme qui menace le pays mais qui assure aussi la légitimité du régime.
Il faut vivre dans le monde musulman pour comprendre l’immense pouvoir de transformation des chaines TV religieuses sur la société par le biais de ses maillons faibles: les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La culture islamiste est aujourd’hui généralisée dans beaucoup de pays - Algérie, Maroc, Tunisie, Libye, Egypte, Mali, Mauritanie. On y retrouve des milliers de journaux et des chaines de télévision islamistes (comme Echourouk et Iqra), ainsi que des clergés qui imposent leur vision unique du monde, de la tradition et des vêtements à la fois dans l’espace public, sur les textes de lois et sur les rites d’une société qu’ils considèrent comme contaminée.
Il faut lire certains journaux islamistes et leurs réactions aux attaques de Paris. On y parle de l’Occident comme site de "pays impies"; les attentats sont la conséquence d’attaques contre l’Islam; les musulmans et les arabes sont devenus les ennemis des laïcs et des juifs. On y joue sur l’affect de la question palestinienne, le viol de l’Irak et le souvenir du trauma colonial pour emballer les masses avec un discours messianique. Alors que ce discours impose son signifiant aux espaces sociaux, en haut, les pouvoirs politiques présentent leurs condoléances à la France et dénoncent un crime contre l’humanité. Une situation de schizophrénie totale, parallèle au déni de l’Occident face à l’Arabie saoudite.
Ceci laisse sceptique sur les déclarations tonitruantes des démocraties occidentales quant à la nécessité de lutter contre le terrorisme. Cette soi-disant guerre est myope car elle s’attaque à l’effet plutôt qu’à la cause. Daesh étant une culture avant d’être une milice, comment empêcher les générations futures de basculer dans le djihadisme alors qu’on n’a pas épuisé l’effet de la Fatwa Valley, de ses clergés, de sa culture et de son immense industrie éditoriale?
Guérir le mal serait donc simple? A peine. Le Daesh blanc de l’Arabie saoudite reste un allié de l’Occident dans le jeu des échiquiers au Moyen-Orient. On le préfère à l’Iran, ce Daesh gris. Ceci est un piège, et il aboutit par le déni à un équilibre illusoire: on dénonce le djihadisme comme le mal du siècle mais on ne s’attarde pas sur ce qui l’a créé et le soutient. Cela permet de sauver la face, mais pas les vies.
Daesh a une mère: l’invasion de l’Irak. Mais il a aussi un père: l’Arabie saoudite et son industrie idéologique. Si l’intervention occidentale a donné des raisons aux désespérés dans le monde arabe, le royaume saoudien leur a donné croyances et convictions. Si on ne comprend pas cela, on perd la guerre même si on gagne des batailles. On tuera des djihadistes mais ils renaîtront dans de prochaines générations, et nourris des mêmes livres.
Les attaques à Paris remettent sur le comptoir cette contradiction. Mais comme après le 11 septembre, nous risquons de l’effacer des analyses et des consciences.

lundi 21 décembre 2015

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Mon Top films 2015: (par ordre alphabétique)

10:
- Comme un avion de Bruno Podalydès
Crazy Amy (Trainwreck) de Judd Apatow
Fatima de Philippe Faucon
- Hacker (Blackhat) de Michael Mann
Hill of freedom de Hong Sang-soo
- Nuits blanches sur la jetée de Paul Vecchiali
Pasolini d'Abel Ferrara (sorti le 31-12-2014)
- Réalité de Quentin Dupieux
Vincent n'a pas d'écailles de Thomas Salvador
The visit de M. Night Shyamalan

+5:
- Caprice d'Emmanuel Mouret
Mia madre de Nanni Moretti
- L'Ombre des femmes de Philippe Garrel
Le Pont des espions de Steven Spielberg
- La Sapienza d'Eugène Green

Et puis une image, celle, vert fluo, des soldats endormis dans l'école-hôpital de Cementery of splendour d'Apichatpong Weerasethakul... une séquence, celle, émouvante, des "pinsonneurs" de Lisbonne (et pas des Lilas, ha ha), préparant leurs passarinhos au concours de chant, dans les Mille et une nuits de Miguel Gomes... une rencontre, celle, étrange, "à l'étuve", entre Depardieu et Huppert dans Valley of love de Guillaume Nicloux...

Le plus beau film de l'année: Tourments de Mikio Naruse (1964).

Le pire film: The smell of us de Larry Clark.

Pas vus: A la folie de Wang Bing - Kommunisten de Jean-Marie Straub - Révolution Zendj de Tariq Teguia - Sangue del mio sangue de Marco Bellocchio - Au-delà des montagnes de Jia Zhang-ke...

dimanche 20 décembre 2015

Here We Go Magic


Michael Bloch et Luke Temple





POP EYE # 05

Be small, Here We Go Magic.

Et Luke Temple (Here We Go Magic) est arrivé... Avec Be small, son dernier album, j'ai enfin trouvé le quatrième as, celui qui, en s'ajoutant aux trois autres, à savoir Thank your lucky stars de Beach House, Poison season de Destroyer et No song, no spell, no madrigal de The Apartments, forme mon "carré d'as" de l'année, carré magique évidemment. Autant dire que l'ordre, tel que je l'ai établi pour la playlist, n'a que peu de valeur. Be small est aussi grand, aussi beau, que ses trois colistiers. Sous son allure lo-fi, son côté bric-à-brac, parfois discrépant, il est parcouru du premier au dernier morceau par la même ligne tenue, wyattienne, à la fois fragile et obstinée, qui pour le coup ne révèle pas d'emblée toutes ses richesses, ne s'imposant qu'après plusieurs écoutes, mais juste deux ou trois, pas plus. Qui fait surtout que la sympathie éprouvée au début, simplement parce qu'on y retrouve la musique qu'on aime (Steely Dan sur "Be small", The High Llamas sur "Girls in the early morning", Robert Wyatt sur "Dancing world"), se transforme progressivement en pure passion, de cette passion que seuls les albums qui semblent avoir été conçus spécialement pour vous sont capables de procurer. En toute intimité.

Intro - Stella - Be small - Falling (vidéo: Sam Kuhn) - Candy apple - Girls in the early morning - Tokyo London US Korea (vidéo: Dick Black) - Wishing well - Ordinary feeling - News - Dancing world.

Bonus: la session live de HWGM pour Off the Avenue (Consequence of Sound), enregistrée en 2012: , et .

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Mekong story [musique: "Montage resolution", East India Youth].

De l'amitié.

[...] Il est temps d'aborder la lecture du passage d'Aristote que je me proposais de commenter. Le philosophe consacre à l'amitié un traité en bonne et due forme qui occupe les livres 8 et 9 de l'Ethique à Nicomaque. Comme il s'agit d'un des textes les plus célèbres et les plus commentés, il m'est possible de passer sur ses thèses les plus solidement établies - à savoir qu'il est impossible de vivre sans amis; qu'il convient de distinguer l'amitié fondée sur l'utilité ou sur le plaisir de l'amitié vertueuse dans laquelle on aime l'ami comme tel et pour ce qu'il est; qu'il n'est pas possible d'avoir beaucoup d'amis; que l'amitié à distance tend à rendre oublieux, etc. Tout cela est bien connu. Mais il est un passage du traité qui me semble ne pas avoir reçu toute l'attention qu'il méritait alors qu'il contient, pour ainsi dire, la base ontologique de la théorie. Il s'agit du passage 1170 a 28-1171 b 35.

Celui qui voit sent (aisthanetai) qu'il voit, celui qui écoute sent qu'il écoute, celui qui marche sent qu'il marche, et pour toutes les autres activités il y a quelque chose qui sent que nous sommes en train de les exercer (hoti energoumen) de sorte que si nous sentons, nous nous sentons sentir, et que si nous pensons, nous nous sentons penser, et cela c'est la même chose que se sentir exister: exister (to einai) signifie en effet sentir et penser.
Sentir que nous vivons est doux en soi, puisque la vie est par nature un bien et qu'il est doux de sentir qu'un tel bien nous appartient.
Vivre est désirable, surtout pour les gens de bien, puisque pour eux exister est un bien et une chose douce. En con-sentant, en "sentant avec" (synaisthanomenoi), ils éprouvent la douceur du bien en soi, et ce que l'homme de bien éprouve par rapport à soi, il l'éprouve aussi par rapport à son ami: l'ami est en effet un autre soi-même (heteros autos). Et comme, pour chacun, le fait même d'exister (to auton einai) est désirable, il en va de même (ou presque) pour l'ami.
L'existence est désirable parce qu'on sent qu'elle est une bonne chose et cette sensation (aisthèsis) est une chose douce par elle-même. Mais alors pour l'ami aussi il faudrait con-sentir qu'il existe et c'est ce qui arrive quand on vit ensemble et qu'on partage (koinônein) des actions et des pensées. C'est en ce sens que l'on dit que les hommes vivent ensemble (suzèn) et non pas, comme pour le bétail, qu'ils partagent le même pâturage (...).
L'amitié est en effet une communauté, et, comme il en est pour soi-même, il en va aussi pour l'ami: et tout comme, par rapport à soi, la sensation d'exister (aisthèsis hoti estin) est désirable, ainsi il en ira pour l'ami.

Dans ce passage d'une densité extraordinaire, Aristote énonce des thèses de philosophie première qu'il n'est donné de rencontrer sous cette forme dans aucun autre de ses écrits.

1) Il y a une sensation de l'être pur, une aisthèsis de l'existence. Aristote le répète à plusieurs reprises en mobilisant le vocabulaire technique de l'ontologie: aisthanometa hoti esmen, aisthèsis hoti estin: l'hoti estin est l'existence - le quod est - en tant qu'elle est opposée à l'essence (quid est, ti estin).

2) Cette sensation d'exister est par elle-même douce (hèdus).

3) Il y a une équivalence entre être et vivre, entre se sentir exister et se sentir vivre. Voilà une anticipation décisive de la thèse de Nietzsche selon laquelle "être: nous n'en avons pas d'autre expérience qu'en vivant". (On trouve une affirmation analogue mais moins précise dans le De Anima, 415 b 13: "être, pour les vivants, c'est vivre.")

4) Mais il existe une autre sensation, spécifiquement humaine, qui insiste au cœur de la sensation d'exister. Elle a la forme d'un con-sentir (synaisthanesthai) l'existence de l'ami. L'amitié est l'instance de ce con-sentir l'existence de l'ami dans le sentiment de sa propre existence. Mais cela signifie que l’amitié est portée à un niveau tout à la fois ontologique et politique. La sensation de l’être est en effet toujours déjà partagée et l’amitié nomme justement ce partage. Il n’y a là aucune intersubjectivité - cette chimère des modernes -, aucune relation entre les sujets; c’est plutôt l’être lui-même qui est divisé, qui n’est pas identique à lui, et le moi et l’ami sont les deux faces, ou plutôt les deux pôles de ce partage.

5) C’est pourquoi l’ami est un autre soi, un heteros autos. Dans sa traduction latine - alter ego -, cette expression a connu une longue histoire qu’il ne s’agit pas de reconstruire ici. Mais il est important de souligner que la formulation grecque est plus lourde de signification que ce qu’une oreille moderne peut percevoir dans sa version latine. Et pour commencer: le grec - comme le latin - dispose de deux termes pour dire l’altérité: allos (en latin, alius) est l’altérité générique, heteros (en latin, alter) l’altérité comme opposition entre deux, l’hétérogénéité. En outre, le latin ego ne correspond pas exactement à autos, qui signifie "soi-même". L’ami n’est pas un autre moi, mais une altérité immanente dans la mêmeté, un devenir autre du même. Au point où je perçois mon existence comme douce, ma sensation est traversée par un con-sentir qui la disloque et la déporte vers l’ami, vers l’autre même. L’amitié est cette désubjectivation au cœur même de la sensation la plus intime de soi.

Le niveau ontologique de l’amitié chez Aristote est désormais bien établi. L’amitié appartient à la protè philosophia, parce que ce qui est en question en elle concerne l’expérience même, la "sensation" même de l’être. On comprend alors pourquoi "ami" ne peut pas être un prédicat réel qui s’ajouterait à un concept pour l’inscrire dans une certaine classe. Suivant une terminologie moderne, on pourrait dire que le terme "ami" est un existentiel et non un catégoriel. Mais cet existentiel (qui ne peut, en tant que tel, être conceptualisé), n’en reste pas moins traversé par une intensité qui le charge de quelque chose qui est comme une puissance. Cette intensité est le syn, le cum qui partage, dissémine et rend partageable, mieux, toujours déjà partagée, la sensation même, la douceur même d’exister. Que ce partage ait pour Aristote une signification politique est implicite dans un moment de la démonstration que nous avons à peine analysé et sur lequel il est opportun de revenir:

Mais alors pour l’ami aussi il faudra consentir qu’il existe et c’est ce qui arrive quand on vit ensemble et qu’on partage (koinônein) des actions et des pensées. C’est en ce sens que l’on dit que les hommes vivent ensemble (suzèn) et non pas, comme pour le bétail, qu’ils partagent le même pâturage (...).

L’expression que nous avons rendue par "partager le même pâturage" est en tôi autôi nemesthai. Mais le verbe nemo, qui, comme on le sait, est riche d’implications politiques - il suffit de penser au déverbal nomos - signifie aussi à la voix moyenne: "avoir part", et l’expression aristotélicienne pourrait signifier simplement "avoir part au même". Quoi qu’il en soit, il est essentiel que la communauté humaine soit ici définie, à la différence de celle des animaux, par une participation au fait même de vivre ensemble (suzèn acquiert ici une signification technique), qui n’est pas définie par la participation à une substance commune, mais par un partage purement existentiel, et pour ainsi dire, sans objet: l’amitié comme consentement au pur fait d’exister. Les amis ne partagent pas quelque chose (une naissance, une loi, un lieu, un goût): ils sont toujours déjà partagés par l’expérience de l’amitié. L’amitié est le partage qui précède tout autre partage, parce que ce qu’elle départage est le fait même d’exister, la vie même. Et c’est cette partition sans objet, ce con-sentement original qui constitue la politique. Comment cette synesthésie politique originaire est devenue avec le temps le consensus auquel les démocraties confient leur destinée dans la phase extrême et exténuée de leur évolution: cela, comme on a coutume de le dire, est une autre histoire. (Giorgio Agamben, L'Amitié, 2007, trad. Martin Rueff)

mardi 15 décembre 2015

Playlist 2015




Mon Top albums 2015:

1. Beach House, Thank your lucky stars
2. Destroyer, Poison season
3. The Apartments, No song, no spell, no madrigal
4. Here We Go MagicBe small
5. The NotwistMessier objects
6. Real LiesReal life
7. Beach HouseDepression cherry
8. Tame ImpalaCurrents
9. East India YouthCulture of volume
10. Death And VanillaTo where the wild things are
11. Jean-Pierre DecerfSpace oddities 1975-1979
12. The Charlatans, Modern nature
13. DeerhunterFading frontier
14. Sufjan StevensCarrie & Lowell
15. DucktailsSt. Catherine