lundi 16 juillet 2018

L'heure magique




On refait le match.

Il y avait eu le but fantastique de Pavard () et le doublé de Mbappé ( et ), après son rush du début (), tout ça contre l’Argentine, les buts de la tête de Varane () et Umtiti (là), contre respectivement l’Uruguay et la Belgique, sans oublier les coups de pied arrêtés (penalties, coups francs et autres corners) de Griezmann et les parades de Lloris. Et puis il y a eu la finale, contre la Croatie, complètement surréaliste...

Après 45 premières minutes, qui ont vu les Français littéralement bouffés par des Croates qui attaquaient à tout-va, se jetant sur tous les ballons comme des morts de faim, et pourtant - premier miracle - mener 2-1 à la pause (un csc et un penalty), le début de la seconde mi-temps semble parti sous les mêmes auspices. Et puis... 52e minute: les Pussy Riot envahissent le terrain et l’une d’elles vient faire un "tape m’en cinq" avec Kylian Mbappé qui, en bon djeun sympa, ne le lui refuse pas, alors que de l’autre côté, Lovren, le défenseur croate, visiblement hors de lui, est en train de dégager manu militari un des "streakers". C’est le tournant du match. Un fluide magique est passé dans les mains de Kylian. La minute suivante, Kanté, qui de façon incompréhensible n’en avait pas touché une jusque-là (était-il blessé?), cède sa place à N’Zonzi... cinq minutes après, une longue ouverture de Pogba pour Mbappé, qui déboule dans la surface croate, sert en retrait Griezmann qui remet à Pogba, lequel en deux temps trois mouvements fusille le gardien ()... à nouveau cinq minutes, et c’est au tour d’Hernandez de déborder et de passer le ballon à Mbappé qui, tranquillement positionné à l’entrée de la surface (un peu comme Di Maria dans le match contre l’Argentine), n'a plus qu'à ajuster le pauvre Subasic (). La messe est dite. Ces dix minutes de folie, c’était le second miracle du match, rappelant les trois buts plantés par l’équipe de France à l’Argentine, là aussi en dix minutes autour de l’heure de jeu. L’heure magique. Les Croates ne s’en relèveront pas, accusant d’un coup tous les efforts accomplis dans les matchs précédents. Il reste une demi-heure à jouer mais c’est fini. Lloris le sait qui pense déjà à la coupe qu’il va soulever en tant que capitaine. Tolisso rentre pour étouffer les dernières velléités croates. La France est championne du monde.

Bref, hier à Moscou, la "chatte à DD" ce fut peut-être les "Pussy Riot"...

[ajout du 18-07-18]

Plus sérieusement (quoique):

Qu'est-ce qui a fait gagner l'équipe de France? On parle de pragmatisme, celui inculqué par Deschamps, qu'on compare abusivement à celui de Macron, mais plein d'autres équipes se sont révélées pragmatiques durant le tournoi (Danemark, Suède, Russie, Japon, Corée...) sans dépasser le stade des quarts de finale, car pour aller plus loin, et surtout jusqu'au bout, il ne suffit pas de décréter que seul le résultat compte, il faut autre chose que cet aspect cynique que certains, les amoureux du beau jeu (j'en suis mais je ne boude pas mon plaisir, c'est l'objet de cette note), reprochent à l'équipe de France... il faut être capable de la conquérir cette Coupe de monde. Et pour cela, témoigner non pas d'une réussite insolente (réussite il y a eu mais pas plus que pour tout autre champion du monde) mais d'une incroyable efficacité (cf. le ratio occasions de buts / buts inscrits). Cela tient, je crois, à une qualité de l'équipe qu'on n'a pas assez mis en avant: son élasticité. Davantage que l'esprit de corps, le don de soi et tout le blabla solidariste, c'est cette capacité chez les Bleus à ployer sous la pression de l'adversaire, parfois de l'événement, comme à l'instant de la finale, parfois jusqu'à l'extrême limite, comme lors de la première période (dû aussi à la défaillance de Kanté, malade, le grain de sable dans la belle mécanique), mais sans jamais rompre, au contraire, ployer pour mieux se projeter vers l'avant, tel un effet de ressort, une fois l'équilibre retrouvé. Et ce qu'il y a de prodigieux c'est que ce sens du collectif soit incarné par autant d'individualités qui figurent parmi les meilleures de la compétition, de sorte que ce n'est pas un seul défenseur ou un seul attaquant qui se retrouve dans le onze-type du Mondial mais bien la moitié de l'équipe: Varane, Hernandez, Kanté, Pogba, Griezmann, Mbappé. Et de se dire finalement que s'il y avait quelque chose de "macronien" dans cette équipe, ce n'est pas son pragmatisme mais son côté "en même temps": avoir le meilleur collectif, qui rappelle le football italien et son réalisme impitoyable, et, en même temps, les individualités les plus talentueuses, capables des plus beaux exploits, "à la brésilienne"...

jeudi 5 juillet 2018

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Nicolas de Staël dans son atelier, Paris, 1954. [photo: Denise Colomb]

4 films, 4 albums, 1 bouquin... Mes 9 à la moitié de 18: (par ordre alphabétique)

- Demons, Jeremy Jay
- L'héritage des espions, John le Carré
- How to solve our human problems, Belle and Sebastian
- Huit heures ne font pas un jour, R.W. Fassbinder, 1972-1973, série TV
- Madame Hyde, Serge Bozon
- Phantom thread, P.T. Anderson
- 7, Beach House
- There’s a riot goin on, Yo La Tengo
- Trois visages, Jafar Panahi

+ France-Argentine, 30 juin 2018

vendredi 22 juin 2018

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Et si on parlait des films du passé, plus particulièrement des films américains des années 50, soit l'âge d'or du cinéma hollywoodien et son chant du cygne. Pour commencer: The river’s edge, un des derniers films d'Allan Dwan, produit par Benedict Bogeaus (1957). 



The river’s edge ou l'aventure d'un secret.

  attention spoiler!
A propos de Dwan, on a souvent parlé de secret... "on" c’est-à-dire Biette et Daney... le secret de fabrication (Biette), secret perdu car non transmissible, comme chez Tourneur... le secret qui touche à l’intimité des êtres (Daney), qui fait que chaque film de Dwan serait "l’aventure d’un secret et de sa disparition, soit qu’on l’emporte avec soi dans la tombe, soit qu’on le partage avec les autres"... l’intimité, parce que cette aventure, cette histoire, est aussi "celle de l’amitié comme secret, amitié d’un homme pour un autre, d’une femme pour une autre (les deux rouquines), amitié de l’homme pour ce qui l’entoure, pour le paysage où il est plongé".
Revoyant The river’s edge, et me rappelant vaguement ce qu’avaient écrit Biette et Daney (j’ai relu leurs textes depuis), je me disais qu’en effet il y avait du secret dans ce film (dans le découpage, dans l’utilisation des décors), qu’il y avait de l’amitié aussi... Oui mais où? Le film met en scène un triangle amoureux, deux hommes et une femme, deux hommes pour une femme, encore une rouquine, mais seule cette fois, de sorte que l’amitié ici serait entre la femme (Debra Paget) et celui qui en est follement amoureux (Anthony Quinn), jusqu’à tout sacrifier, mais qu’elle n’a suivi que pour oublier son passé, étant entendu qu’avec l’autre (Ray Milland) qui, lui, l’avait séduite puis abandonnée, il ne saurait y avoir d’amitié, plutôt du désir, un désir subitement réveillé... pour mieux s'évanouir.
Sauf que non. Debra Paget est si terne dans son jeu, si fade, juste bonne à tuer les serpents, comme plus tard à les charmer (chez Fritz Lang), qu’elle s’efface assez vite. C’est pas une vraie rousse... quelque chose ne fonctionne pas dans sa relation avec les deux hommes, au contraire de ce qui se passe entre Quinn et Milland. Entre ces deux-là l'inimitié est totale, chacun rêve de tuer l’autre et d’ailleurs a l’occasion de le faire, à la fin, mais ne le fait pas. Quand Quinn se retrouve bêtement coincé sous un bloc de pierre, alors qu’il maîtrisait la situation, et que Milland l’abandonne, puis que s’offre à celui-ci, imposé par Quinn, le choix entre deux routes, celle qui lui permettrait de gagner la frontière, et donc d’échapper à la police, et celle qui lui permettrait de gagner le village, et ainsi d’alerter les secours (ce que Debra Paget, restée avec Quinn, aurait pu faire tout aussi bien), et que, évidemment (puisqu’on est dans un film de Dwan), il fait le bon choix - ce qui le perdra -, on se dit que cette rédemption dépasse l’entendement, qu’il y a là un mystère non résolu (comme chez Tourneur), d’autant que le personnage incarné par Milland avait tout du psychopathe, qu’il y avait donc un secret, celui qui liait les deux hommes mais dont nous ne saurons rien, qu’eux-mêmes peut-être ne connaissaient pas, en tous les cas que Milland a emporté avec lui, non pas dans sa tombe mais dans le ravin, ne laissant échapper que son argent, tout cet argent volé qu’il transportait dans sa mallette, maigre butin voltigeant dans les airs, jusqu’au bord de la rivière...

[ajout du 25-06-18]

Nightfall de Jacques Tourneur (1956).

Un extrait du texte de Patrice Rollet, "Jacques Tourneur, le faux départ et l'après-coup", paru dans Trafic n°30 (été 1999) et repris dans Passages à vide: ellipses, éclipses, exils du cinéma (2002):



Nightfall: un drame de la lumière.

"[...] En un sens, tout film de Tourneur, par-delà les partis pris si immédiatement reconnaissables de sa photographie (contrastée, sombre et suggestive) et quel que soit son chef-opérateur (Nicolas Musaraca, Lucien Ballard, Joseph Biroc, Sam Leavitt et tous ceux, chaque fois différents, avec lesquels il a travaillé), décrit un drame de la lumière. Son entrée en scène présente une entrée en matière dont la matière est affaire d'affect inconscient, de temps suspendu, de blessure lumineuse. Ainsi le prégénérique de Nightfall prend le titre du film (et du roman de David Goodis dont il est tiré) au pied de la lettre: à la fin du jour, la silhouette massive et fatiguée d'un homme pénètre de dos dans un magasin pour y demander, hésitant, le journal local d'une ville qui ne se trouve manifestement pas dans le coin; on a deviné, à sa voix cassée, bouleversante, Aldo Ray dans le rôle de James Vanning; la nuit est tombée, le vendeur s'éloigne, appuie sur l'interrupteur électrique qui allume les néons intérieurs et, comme par contagion, les enseignes lumineuses des rues alentour; sous le coup de cette irradiation trop vive qui lui meurtrit littéralement les yeux, Vanning tressaille, détourne le regard, aperçoit une voiture de police qui passe non loin. On a compris qu'il s'agit d'un homme traqué. La courbe d'ensemble du film, l'un des plus beaux et des plus secrets de son auteur, va alors consister à atténuer la violence pourtant assourdie de cet état initial, pour gagner dans un premier temps la pénombre protectrice du bar où Vanning rencontre Marie (Anne Bancroft), avant de rendre à son héros trop vulnérable sa dignité perdue, au grand jour, dans la blancheur aveuglante de la neige finale. 
Le tube au néon qui s'allume tient lieu ici, à l'échelle d'un film, de l'abat-jour que réglait Tourneur pour réunir ses acteurs, trouver leur juste distance, créer l'espace mouvant de leur intimité. La scène d'ouverture lance moins une intrigue qu'elle ne définit une lumière, ne pose une note de musique ou ne met quelques mots en exergue (comme les vers de John Donne au début de Cat people), avec lesquels l'œuvre va devoir s'accorder ou se désaccorder. Et la question qui point(e) alors est non plus comment le film s'articule logiquement à ses propres prémisses, mais comment il répond à la splendeur fulgurante, inquiète ou apaisée de ses premiers plans..."

Le film en VO: .

[ajout du 07-07-18]

The reluctant debutante de Vincente Minnelli (1958).



The reluctant debutante: tout brindezingue.

Un régal. Minnelli oppose, aux corps guindés, droits comme des piquets, des jeunes Anglais de la haute société (une jeune fille, du même monde mais qui a été élevée en Amérique, est lancée dans les fameux "bals des débutantes" où elle doit affronter les assauts d’un horse guard à la conversation aussi passionnante que celle d'un "poteau indicateur"), les corps agités, à défaut d’être souples, des parents de l'héroïne (le père, Rex Harrison, toujours un verre à la main, et la belle-mère, Kay Kendall, toujours pendue au téléphone), courant à droite et à gauche pour s’assurer que leur fille n’est pas partie avec le batteur de l’orchestre (présenté comme un effroyable tombeur, en fait un parfait gentleman fasciné par les danses africaines) mais incapables, au moment fatidique, de l’en empêcher car stoppés net dans leur élan par le protocolaire "God save the queen" (séquence hilarante), traînant à quatre pattes pour mieux écouter aux portes, multipliant, jusqu’à l’épuisement, les entrées pour ne pas laisser la demoiselle seule avec son prince charmant... Bref, on imagine une délicieuse comédie sur les moeurs de la society londonienne et on découvre un drôle de ballet complètement brindezingue. Minnelli n’est jamais là où on l’attend.

[ajout du 12-07-18]

Wind across the Everglades (le finale) de Nicholas Ray (1958).



Wind across the Everglades, histoire sans fin.

C'est quoi ces vingt dernières minutes? La mort de Burl Ives, mordu par un serpent et, alors qu’il agonise, "regardant" pour la première fois dans le ciel les oiseaux qu’il avait chassés toute sa vie. Fin magnifique mais aussi très troublante lorsqu’on sait que ce n’est pas Nick Ray (qui avait dû abandonner le film pour des raisons, disons, "médicales") mais Budd Schulberg, le scénariste, qui l’a tournée, à la va-vite, après avoir réécrit la scène (au grand dam de Ray d'ailleurs - cf. Bernard Eisenschitz, Roman américain: les vies de Nicholas Ray). Et si le secret de ce finale proprement halluciné - qui voit Christopher Plummer, debout, complètement hagard, sur son embarcation, poursuivre lentement son chemin à travers les marais (il est censé en sortir, une fois atteint le grand cyprès, mais le film ne le montre pas), laissant son compagnon d’infortune mourir seul au milieu de la mangrove, ainsi qu’il le désirait - et si le secret, donc, résidait justement dans son absence de "mise en scène", laissant les acteurs livrés à eux-mêmes, l’un perdu, l’autre ailleurs, comme si l’effacement de l’auteur parachevait un long processus de décomposition (d’autodestruction?), déjà pressenti dans l'interminable scène de beuverie qui, loin de faire seulement tituber le film, le condamnait à disparaître dans un abîme sans fond... Pour le dire autrement: cette disparition n’est-elle pas la "matérialisation" de ce qu’un film laisse habituellement dans l’ombre, sa part secrète et donc inexpliquée, qui existerait en-deçà du récit, mais qui là, de façon sidérante, se donnerait soudainement à voir, à la manière des romans de Joseph Conrad. Une sorte de lyrisme à l’état pur.

à venir...



Day of the outlaw d'André de Toth (1959)

dimanche 17 juin 2018

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"7", Beach House, 2018. [vidéo: San Charoenchai]

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Notes sur quelques films (printemps 2018):

Huit heures ne font pas un jour de R.W. Fassbinder (1972-73) ***
Si 8 heures ne font pas un jour, elles font une série, 5 épisodes d'une heure trente, et un peu plus = 8 heures de Fassbinder... Du pur Fassbinder, mais plus joyeux que d'ordinaire, pas tout rose non plus mais au ton allègre, comme la musique qu'on y entend et son petit air tatiesque... C’est une série familiale, sur une famille d’ouvriers dans le Cologne des années 70, autant dire que c'est parfois un peu mastoc (la déco est kitsch, on mange des saucisses et du chou farci, les journées sont rythmées par la bière et le schnaps...) mais c'est génial. C'est ce qu'on appelle un soap, en allemand on dit seifenoper, en français, bah... feuilleton. Et c’est ça en fait Huit heures... un feuilleton tout bêtement, avec ses cinq épisodes comme autant d'histoires, chaque fois un problème à résoudre, et finalement résolu, puisque la série se veut optimiste, résolument optimiste, qui voit les problèmes finir par se régler, qu'ils soient professionnels (j'y reviendrai) ou familiaux, et dans ce dernier cas, grâce à la grand-mère, une veuve, personnage fantasque mais qui a les pieds sur terre, qui aime les enfants (dont son nouveau compagnon, un peu nigaud), qui surtout ne supporte pas l'injustice et les arnaques.
Chaque épisode est construit autour d'un couple. Le plus important, le couple vedette, est celui que forment Jochen, le petit-fils, grande tige à la gueule pas possible (Gottfried John) qui travaille dans une usine d’outillage, et Marion (Hanna Schygulla), toute mimi avec sa grosse perruque bouclée - non c’est pas une choucroute -, rencontrée devant un distributeur automatique et qui, elle, travaille pour un journal. Si Jochen se révèle être à l'usine le leader de l'équipe, celui qui impulse les revendications (que le nouveau contremaître ne vienne pas de l'extérieur, que les ouvriers gèrent eux-mêmes leur travail...), c'est Marion qui le pousse à aller plus loin (sur la question des bénéfices), sans que malheureusement ce dernier conflit avec la direction ne soit mis en scène et trouve son dénouement, et ce malgré le succès populaire que rencontra la série, tout ça parce que la vision qu'avait Fassbinder du monde ouvrier fut jugée à l'époque, notamment par les critiques de gauche, trop éloignée de la réalité (quid, en particulier, des syndicats?)... alors que hein, réalité et vérité sont deux choses différentes, on le sait, et que dans la fiction de Fassbinder, quand bien même il y aurait beaucoup de naïveté, à commencer par cette idée un peu cucul de vouloir édifier les masses par le biais d'une série télé, il se dégage plus de vérité que dans n'importe quel documentaire quand il se contente de coller à la réalité.
Cette vérité chez Fassbinder tient à deux choses: 1) son art consommé de la dialectique, entre autres dans les rapports qu'entretiennent les personnages entre eux, surtout au sein de leur couple, même s'il s'agit de couple encore en devenir ou simplement d'occasion, formé pour les besoins du récit, comme dans l'épisode 3, magnifique, avec Franz, qui veut devenir contremaître, et Ernst, qui ne veut plus l'être, le second aidant le premier à le remplacer; 2) corollaire du 1, la justesse des personnages, due, outre la qualité de l'interprétation et le travail de montage (toujours exemplaires chez Fassbinder), à la préférence accordée par le cinéaste au tournage rapide, fait le plus souvent d'une seule prise, de sorte que ça vive - et quand il s'agit comme ici de fiction "enchantée", l'aspect vivant ne peut que se trouver décuplé. Cette vérité court tout au long de la série, créant une "véritable" jubilation chez le spectateur, au détour d'une séquence (pour n'en citer qu'une: la fête après le mariage de Jochen et Marion), ou d'un plan, moins le "plan fassbindérien" qu'on connaît déjà, avec ces longues focales qui cultivent le flou... ou encore ces verres et ces bouteilles, toutes ces fleurs aussi, qui encombrent les premiers plans, que ce qui est plus inattendu: là, un mouvement de caméra, se fixant brutalement sur un personnage; là, les poses de Jochen, au milieu des machines; là, les colères "hitlériennes" de son père, souffrant de ne plus voir ses enfants qui ont quitté le domicile; là, le regard inquiet de Franz, doutant de sa réussite à l'examen... et le plus beau: le visage d'Hanna Schygulla, quand elle écoute ou qu'elle fait passer, sans en avoir l'air, une idée à Jochen. Car si la grand-mère est un peu la bonne fée du film, celle qui en est la conscience, au sens politique, c'est bien Marion. A ce titre Huit heures... est aussi une série féministe. Une vérité de plus, et pas des moindres.

Trois visages de Jafar Panahi ***
Rappel: chez Kiarostami la simplicité du dispositif n'a d'égale que l'extraordinaire foisonnement d’images sur lequel il s'appuie. C’est que son œuvre repose sur un soubassement infiniment plus fécond que le dispositif, plutôt aride, qu’il érige en surface (le film dans le film, la voiture-caméra...). Elle relève à la fois de la tradition néoréaliste (le film comme dévoilement du réel) et de l’avant-garde conceptuelle (le dispositif comme questionnement sur sa propre réalité) mais s’en distingue aussi par l’impressionnant socle/stock d'"images" dont elle se nourrit, toutes ces images, non iconiques, que véhicule depuis toujours la poésie iranienne. C’est là que trouvent leur source des motifs aussi prégnants que la circulation et la répétition: de la sinuosité des routes de montagnes - les fameux chemins en Z - aux mouvements répétés des personnages, de l’obstination dont font preuve ces derniers à la mise en abyme de l'œuvre elle-même. Des motifs qui sont d’abord des éléments structurels, équivalents du leitmotiv et de la trame dans la poésie et la musique. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, les mouvements de va-et-vient, tous ces allers-retours, tels ceux de l’écolier entre les deux villages pour retrouver le propriétaire du cahier dans Où est la maison de mon ami?, ou encore ceux du documentariste sur la colline pour mieux capter sur son mobile les appels téléphoniques dans Le vent nous emportera. De la circulation et de la répétition, Ten - la dame dans l’auto avec des lunettes et un foulard - n’était plus que cela... le dispositif poussé à l'extrême.
Avec Trois visages, Panahi rend donc hommage à Kiarostami. Non pas en copiant le maître mais en s’appuyant, à l’exemple de celui-ci, sur un ensemble de motifs et d’images, qui viennent non plus directement de la poésie mais de Kiarostami lui-même, ce qui certes rend l’hommage un peu trop voyant par moments (la scène de la tombe), mais surtout enracine le film encore plus profondément dans la culture iranienne, comme s’il fallait passer par Kiarostami, son œuvre, pour atteindre ce qui fait l’Iran aujourd’hui, plus précisément la femme iranienne, à travers ces trois figures d’actrices: elle, grande vedette de séries télé; elle, jeune fille des montagnes, empêchée par sa famille/son village d’aller au conservatoire; elle, ancienne gloire du cinéma iranien, celui d’avant la révolution, et depuis bannie, vivant recluse à l’écart du même village. Cette dernière, Shahrzad (de son vrai nom Kobra Saeedi), existe réellement, point aveugle du film - on ne la voit pas, ce n'est qu'une silhouette - et en même temps ce vers quoi tend le film, dont elle constitue une sorte de centre fuyant, la ligne que trace Panahi, dans le rôle ici du conducteur-traducteur (du persan au turc et inversement), délaissant progressivement l'aspect purement kiarostamien du film - portant par là même un regard plus chaleureux que celui de Kiarostami sur ses personnages, ce que favorise la bonhomie du réalisateur -, pour culminer dans la dernière partie, succession de moments éblouissants, comme par exemple la rencontre entre les trois femmes, filmée de loin la nuit (juste des ombres chinoises, en train de danser derrière une fenêtre), finale d'autant plus beau et émouvant qu'on touche là à quelque chose d'"alchimique", aboutissement logique d'une mise en scène fluide et constamment inventive, qui dépasse les conditions de tournage, l'assignation à résidence de Panahi, l'hommage à Kiarostami, pour accéder à la pure poésie (tel ce poème écrit par Shahrzad et qu'elle récite, voix off, lors du dernier plan), la poésie comme espace de liberté, qui s'oppose à ce qui régit encore la société iranienne (le poids des traditions, le culte de "l'homme viril"...) et offre à la femme l'espoir d'une autre vie, à l'instar de Marziyeh, la plus jeune des trois, dévalant la route, tout voile dehors, vers de nouveaux horizons.

Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête d'Ilan Klipper ***
Je ne vais pas vous raconter le film, tout le monde l’a fait... juste rappeler que le Ciel étoilé... est un film extraordinaire. D’abord parce que c’est un film de chambre en mode comédie, ce qui est rare, surtout parce que c’est un vrai film de la marge, autrement dit loin du "centre" que représentent la plupart des comédies françaises aujourd’hui, par sa façon, faussement chaotique, de se déployer, qui ne ressemble à rien de connu, de déjà vu... un film à la singularité extrême, donc, original sans chercher à l’être, à l’image de son personnage principal, Bruno, écrivain "exalté" (dixit l’auteur), qui vit cloîtré (avec comme seule compagnie une perruche - outre sa jeune et jolie coloc, Justyna, et les femmes qui passent dans son lit, sans rester), absorbé par l’écriture mais dont il ne sort rien de solide, tout ça depuis qu’il a connu, c'était il y a 10 ans, son premier et unique succès littéraire, le film ménageant d’emblée une sorte de flou quant à la réalité psychique du personnage (est-il fou, en plein trip créatif, ou les deux?). Pour autant, quand bien même cette exploitation du thème, bien connu lui, de la frontière ténue qui existe entre art et folie, est l’occasion de scènes délicieusement burlesques, loufoques autant que poétiques (les acteurs sont au diapason, Laurent Poitrenaux en tête), autre chose se devine, émergeant progressivement, conférant au film toute sa profondeur. Pour le dire autrement: le film n’est pas que drôle, il est aussi bouleversant. Et cela tient à l’autre thème, qui court en arrière-plan, celui de l’émancipation (donc de la liberté), thème redoublé par la figure de la colocataire - Justyna est une Femen en rupture de ban elle aussi -, et renforcé par celle de la famille juive, parce que c'est toujours étouffant une famille juive, même à 50 ans.
Qu’en est-il de cette émancipation? Au risque de délirer, mais le film s’y prête, je dirais que Klipper fait le choix de la régression, ou pour parler deleuzien, celui du devenir-mineur (ce qui au passage fait écho au travail créateur, tel que le film nous le montre, quelque chose de régressif et sale, où l’on s’expulse de soi-même), soit un devenir-enfant ("Nous sommes comme des gamins", dit Bruno à Sophie à la fin du film, ce que suggérait la référence à Police, le film de Pialat, avec Depardieu et Marceau), Deleuze étant aussi convoqué à travers l’image de la tique (équivalent animal d’un mode de vie mineur, en l’occurrence plus que mineur, qui ne vit que de ses affects, jusqu’à l’épuisement), bref qui s’oppose au devenir-majeur de Kant, le majeur en tant que "être" capable de penser par lui-même, et donc ne dépendant pas d’une autorité extérieure, ce que le basculement dans la folie (créatrice ou non) remettrait en cause. On notera que si le titre du film privilégie la première moitié de la formule de Kant: "le ciel étoilé au-dessus de moi", au détriment de la seconde: "la loi morale en moi", c’est peut-être que le choix est aussi celui de l’infini (la voûte céleste, ici "l'instant magique" que constitue la rencontre amoureuse), ce qui vous arrache à votre environnement: social, familial..., sur la loi, dans ce qu'elle a de moral et de rationnel, la loi au fond de vous, censée vous élever au-dessus de votre condition animale. Il y a là finalement, dans cette "régression" du personnage, quelque chose de sublime.

L’Ile aux chiens de Wes Anderson **
L’île aux chiens, Isle of dogs, I love dogs... tout le monde a aimé, sauf ceux, bien sûr, qui détestent les chiens, ou préfèrent les chats (comme à Criti-cat, ha ha), ou bien encore n’ont jamais aimé Wes Anderson, son fétichisme, son goût pour les maisons de poupées, cette manière, étouffante, de saturer la cadre de mille détails, excluant tout hors-champ, cinéma soi-disant racorni et sans vie... blablabla... Anderson c’est autre chose. On peut analyser le film sous l’angle de l’insularité (largement présente chez Anderson), du chuken (le chien fidèle, inspiré de l’histoire d’Hachikô, cf. ) - on pense aussi à la Belle et le clochard -, de la dictature (le maire de Megasaki), du consumérisme (l’île-poubelle), de la culture japonaise en général, vue de l’extérieur (des estampes aux mangas, du culte des chats au sumo, de la cuisine traditionnelle au cinéma: Kurosawa et Miyazaki), mais ce qui demeure en dernier lieu c’est bien l’art d’Anderson, sa façon unique d’agencer des éléments a priori disparates, proche de la manière dont on prépare les plats au Japon?, en tous les cas qui associe profusion et ordonnancement - mixte idéal pour figurer l’univers concentrationnaire du film, à l’image de l’île où les déchets se trouvent compartimentés -, qui fait du cinéma d’Anderson un véritable "art du plein" - mais qui ici, dans la dernière partie, lorsqu'on quitte l'île, frise un peu le trop-plein (j'en conviens), d'où ma préférence pour Fantastic Mr Fox, son précédent film en stop motion, où le plein se limitait aux circuits du terrier -, quoi qu'il en soit, un art qui inscrit l'œuvre dans toute une tradition, sur le plan esthétique, celle du triptyque ou encore de l’architecture moghole, le Taj Mahal (cf. le Grand Budapest hotel), figure rêvée - dominée par l’harmonie et la symétrie - et forcément inaccessible, dont Anderson chercherait peut-être à se détacher (du moins partiellement), à travers cette vision de la décharge, le rapprochant pour le coup d’artistes plus contemporains (Arman, Erro, Boltanski...), à la différence que lui a su conserver, outre son âme d’enfant, un vrai pouvoir d’émotion, et ce quoiqu’en disent ses détracteurs.

Mes Provinciales de Jean Paul Civeyrac **
Mes Provinciales... avec un P majuscule puisque ça fait référence aux Provinciales de Pascal et sa critique du jésuitisme, le laxisme moral, la casuistique (ici autour de la question de la fidélité ou de l’engagement politique), nos actes sont-ils en conformité avec nos paroles? etc. Présenté comme ça, on pourrait croire au grand film d’Auteur, avec un A majuscule, d’autant qu’on y parle aussi de littérature (de Flaubert à Nerval, en passant par Novalis et Pasolini), de musique (de Bach à Mahler - l’adagietto de la 5ème symphonie dans Mort à Venise - en passant par Kancheli et Satie) et bien sûr de cinéma (de Barnet à Naruse, en passant par Khoutsiev et Paradjanov, excusez du peu), puisque le film, un film d’apprentissage (bildungsfilm, ça se dit?), avec tout ce que cela suppose de romanesque, tourne autour de la cinéphilie, celle que l’on vit à vingt ans, quand on est soi-même étudiant en cinéma et qu’on aspire à faire des films... Un désir brûlant de cinéma que partagent les trois personnages masculins du film, montés à Paris, comme dans tout bon roman d'éducation, pour vivre leur passion (au détriment de leur vie amoureuse): Etienne, le personnage principal, une sorte de grand Duduche (ha ha, les pulls), venu de Lyon, Jean-Noël, le plus "sentimental", venu de Clermont, et Mathias, le plus radical, le plus nervalien aussi, venu de Bordeaux, trois futurs amis, le temps d’une saison, en proie à toutes les questions existentielles que l'on se pose à cet âge (à l'instar des trois camarades de J’ai vingt ans / la Porte d’Ilitch de Khoutsiev, un film à la beauté sidérante, comme cette scène du Liliom de Borzage qui jadis avait foudroyé Civeyrac - "un éclair" -, expérience qu’il a analysée dans son livre Rose pourquoi, écrit à la même époque que le film)... C’est en noir et blanc, on peut y voir une coquetterie, à l’image de ce que reproche la première colocataire à Etienne, mais c’est aussi une façon de désancrer le film, puisque Mes Provinciales, s’il se déroule de nos jours (on communique par smartphones, il est question de ZAD et Macron est en passe d'être élu), fait écho aux années 70, à Bresson (via l’Ile Saint-Louis, les cadrages et les ellipses), Eustache (via la chambre et les livres), Garrel (via la mélancolie et la tentation du saut dans le vide), on pense même à Biette, via le prof de cinéma mélomane qui fait découvrir à Etienne une version des Variations Goldberg (celle de Maria Youdina - le film est très russophile dans ses citations), renvoyant alors à la fin des années 80, l’époque des vingt ans de Civeyrac, qui fut lui-même étudiant à la Fémis avant d’enseigner le cinéma.
Bref, on pourrait reprocher au film son élitisme, son dandysme, voire de céder lui aussi à une forme de jansénisme, par le choix de ses références, le sérieux de son propos, une certaine gravité dans la mise en scène... sauf que, à la différence de ses derniers films (A travers la forêt, Des filles en noir...), à la beauté mortifère, d'une préciosité assumée, mais excessive, qui les rendait trop évanescents, Civeyrac oppose ici une force beaucoup plus concrète, à travers le regard de ses personnages, celui qu'ils ont sur le monde, qui mêle ambition et crainte, certitudes et angoisse, quand les rêves de l’adolescence se confrontent à la réalité, dépassant pour le coup le seul domaine du cinéma, évitant ainsi que seuls les cinéphiles, qu’ils aient vingt ans ou quarante, y trouvent des résonances, avec ce qu’ils vivent ou ont vécu. C’est bien là la réussite première du film: s’ouvrir à un ailleurs du cinéma, qui permette à tout spectateur - enfin, le plus grand nombre - de s’émouvoir de ces personnages, non par identification, mais simplement parce que la croyance est là, que ces personnages, les garçons, idéalistes, comme les filles, plus réalistes, se révèlent étonnamment justes, qu’ils existent, dans leur rapport au cinéma comme à la vie. Non pas que Civeyrac retrouve l’innocence d'un premier film - il y a quelque chose de perdu, et la mélancolie du film vient de là également - mais qu’il arrive à saisir l'état d'esprit qui est celui de la jeunesse, quelle que soit l'époque. S’il n’y a pas de trait d’union dans Jean Paul, signe de ce raffinement qui caractérise Civeyrac, c’est qu’il est peut-être ailleurs. Ici dans le lien qui unit de façon très intime le cinéaste à ses personnages, de sorte que si l’on reste dans un cinéma d'auteur et de hauteur, c'est sans majuscule, où tout se trouve élevé, mais au même niveau, le regard de Civeyrac, celui des personnages et des jeunes acteurs qui les incarnent. La beauté est à ce prix.

Les 7 déserteurs ou la Guerre en vrac de Paul Vecchiali **
Le film est dédié à Fuller, Bernard, Wellman et Godard. Dans l’ordre. C’est sur la guerre, mais en vrac, c’est-à-dire sans ordre, ce qui n’empêche pas Vecchiali, un ancien de l’X, d’y faire preuve de sa rigueur habituelle. Les sept déserteurs font penser aux sept contre la mort, le dernier Ulmer... sauf que là, ça ne se passe pas dans une caverne, mais dehors, dans des décombres, au milieu de la nature (l’arrière-pays niçois), ce qui donne un petit côté straubien au décor, genre Ouvriers paysans... sauf qu’ici, il n’y a rien à reconstruire, pas d’illusion, le désespoir est total, ce qui éclaire la campagne du film d’une lumière plutôt tchékhovienne.
La guerre donc. C’est monologué, dialogué, chantonné... il y a d’ailleurs une chanteuse, Simone Tassimot, déjà présente dans les derniers Vecchiali, comme Pascal Cervo et Astride Adverbe, le couple des Nuits blanches... de nouveau réuni, Marianne Basler, la rose de Vecchiali, peut-être le cœur fantôme du film, et trois nouveaux, Bruno Davézé, Ugo Broussot, Jean-Philippe Puymartin, par ordre de... disparition, tous venus de la scène. Le film c'est ça, un "petit théâtre en plein air": quelques tréteaux, un texte et des comédiens, voix claires dans la clairière. C’est simple, intelligent, généreux. Et le dernier plan, avant le générique (guitryen) de fin, la main tavelée de Vecchiali (comme celle de Visconti au début de l’Innocent), éteignant le magnétophone - les bruits de la guerre - qui était dissimulé dans l’herbe, est absolument magnifique.
PS. Trains de vie ou les Voyages d'Angélique, l'autre film (jumeau) de Vecchiali n'est pas aussi convaincant.

Fiertés de Philippe Faucon **
On est loin de 120 battements par minute, là ça bat plutôt à 60, loin aussi de Plaire, aimer et courir vite, là ça ne cherche pas à plaire... c'est pas militant, ni chichiteux... pas de grands discours édifiants sur l'homosexualité, le sida, pas de références culturelles à tout bout de champ (les grandes figures gay), pas de musique non plus, Fiertés, la mini-série de Philippe Faucon, se suffit à elle-même. Sécheresse de la mise en scène - l'ellipse y règne en maître, un peu comme chez Blain -, légèreté d'écriture... on va à l'essentiel: trois épisodes = trois moments clés dans la vie d'un couple d'homos, dont l'un, séropositif, est beaucoup plus âgé, cette différence d'âge servant de fil non pas conducteur mais dramatique dans l'évolution de la série, trois moments intimement liés aux trois grandes avancées concernant le droit des homosexuels (dépénalisation en 1982, PACS en 1999, mariage en 2013), sans pour autant limiter la série à ça, qui se révèle davantage qu'une œuvre de plus sur l'homosexualité, l'homophobie et le combat pour l'égalité des droits: la question de la transmission y est tout aussi centrale et court en filigrane d'un épisode à l'autre. C'est ce qui fait la beauté de Fiertés... Beau parce que simple, sans fioritures, beau parce que juste, toujours juste, qui rend les personnages - Victor et Serge, amoureux 30 ans durant, jusqu'à la fin, mais aussi Diego, le fils adoptif, et bien sûr Charles, le père de Victor (ah! le regard fixe de Frédéric Pierrot et son "jeu" bressonien) - si émouvants...

Cinq et la peau de Pierre Rissient *
C’est un peu l’anti-Plateforme, du pré-Houellebecq baudelairisé... une forme non pas plate mais surélevée, sur plusieurs niveaux (du journal intime aux carnets de voyage en passant par l'essai poétique), comme la voix off, saturée de citations (de Lang à de Leon, en passant par Walsh et Brocka, de Whitman à Pessoa en passant par les romantiques anglais), hantée de disjonctions (le dehors et le dedans, la peau entre le monde et le moi, Manille, qui n’a pas de centre, et Ivan, en quête du sien)... noyée d’alcool (le cinq et la peau, cinq parfums plus l’écorce...), d’images et de couleurs, saisies dans la ville, de bars en hôtels, la nuit, le tout bercé de jazz (Blue moon, Bye bye blackbird)... s’agrégeant d’objets divers, qu’on rassemble dans une malle... Et puis il y a la femme, invariablement recherchée, comme la chanson d’amour qui toujours recommence... les cinq sens, l’empire des sens... Sada est là d’ailleurs, mais nulle corrida, si ça jouit c’est à l’extérieur, des cris entendus dans la chambre d’à côté, ou de l’intérieur, à l’intérieur de soi, en silence... la jouissance divisée. C’est dire si le film de Rissient, sa facture, est quand même daté - il n’y a pas l’intemporalité qu’on trouve chez Duras - et que son côté ultra-cultivé le rend par moments indigeste, ce qui fait que ce sont les vues de Manille, la part documentaire du film, qui finalement sont les plus passionnantes... Surtout il y a, indépendamment de la forme, ce que ne dit pas le film, mais laisse supposer, de ce qu’il en est exactement de la quête du personnage... A la longue, on ne peut s’empêcher de trouver un peu fumeux toute cette dimension poético-existentielle. Comme si, à travers la vision de la femme, et son corps ici de jeune fille, vision esthétisée autant que dégradante, autre chose avançait masqué, de moins noble qu’un dandysme de bon aloi. Et au bout du compte de se demander si on n’est pas là plus près de Matzneff que de Nerval.

Don't worry, he won't get far on foot de Gus Van Sant *
Le problème de Don’t worry... le biopic de Van Sant sur John Callahan, ce dessinateur de presse américain, originaire de Portland - Portland est à Van Sant ce que Philadelphie est à Shyamalan -, tétraplégique depuis l’âge de 21 ans et longtemps alcoolique, c’est que le cinéaste a choisi de mettre en avant, via l’autobiographie de Callahan, la dimension pathologique du personnage au détriment de son talent de cartooniste (sous prétexte que pour Callahan vaincre son alcoolisme aurait été la chose la plus importante de sa vie), fait de provocation, de transgression, de méchanceté aussi… bref ce qu’on appelle le "non-politiquement correct"... valorisant au contraire le côté mystico-gnangnan (le péché mignon de GVS) qui soudainement l’a gagné, de sorte que par moments on a l’impression d’assister à un film éducatif sur les dangers de l’alcool. Pire, en privilégiant ainsi la transformation spirituelle de Callahan, au contact de son gourou baba cool, le leader du groupe de parole des AA, qui le voit acquérir, en même temps que le succès, la croyance, avec ce que cela suppose de salvateur, dans les vertus de la rédemption, du pardon et de l’estime de soi... le film réduit l’art de la satire chez Callahan à une fonction purement thérapeutique. Il y a du vrai, bien sûr, mais limiter le film à cet aspect des choses, l’inscrire dans un ensemble de causalités socio-psychologiques (abandon par la mère, humiliation, alcoolisme, accident, paralysie, alcoolisme toujours puis révélation...) et le chemin inverse pour arriver au salut (même si Van Sant nous fait grâce de quelques étapes), c’est non seulement confiner l’esprit irrévérencieux de Callahan à du pur folklore (ses cheveux orange, sa façon de piloter son fauteuil roulant à toute berzingue, etc.), c’est surtout céder au mythe de l’art comme symptôme: le dessin pour surmonter les traumas de l’existence, plutôt que dépasser, via la satire, l’image qu’offre, au regard de l’autre, le corps d’un tétraplégique... De la part de GVS c’est vraiment décevant.

Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré *
Le dernier Honoré c'est comme le saint Honoré: des petits choux, de la crème, du caramel... on se dit que cette fois ça va être bon, vu le générique, avec Massive Attack ça attaque fort... et puis non: scènes d'exposition sans tenue, scènes de rencontres archi-convenues, citations à l'emporte pièce (conscientes ou non, de Téchiné à Chéreau, en passant par Fassbinder ou Collard, du gay en veux-tu en voilà), dialogues chiadés, pédants d'un côté, naturels de l'autre, et qui souvent sonnent faux... bref, pas grand-chose qui respire dans cette autofiction censée se passer en 1993, "les années sida", ce dont on a du mal à croire (d'où peut-être ce besoin insistant d'une BO qui nous le rappelle). Et pour ce qui est des quatre types de "blonds" (le Maxim, le Whitman, le Vondelpark, le faux blond), on dira que si Honoré cherche à rajouter à sa petite cuisine habituelle quelques "cheveux d'ange" - pour rendre la pâtisserie plus séduisante encore (plaire, aimer...) - ils ne sont malheureusement pas dans le film, seulement évoqués lors du générique de fin (fallait pas partir trop vite, surtout en courant, oui je sais, je suis sarcastique), c'est ceux d'Harry Nilsson, le vrai blond, ou plutôt le vrai "faux blond", celui qu'on n'attendait pas, mais qui avec "One" (chef-d'œuvre drako-beatlesien) se révèle l'unique moment de grâce du film (sarcasme toujours), à la différence du finale proprement dit, attendu, lui, et franchement pénible.    



Et puis ça aussi:

L'Homme qui tua Don Quichotte de Terry Gilliam ** - Everybody knows de Asghar Farhadi °
Le Gilliam, tout le monde déteste, pas moi... En ces temps de vaches maigres (ou de rossinantes cinématographiques), voir un film monstrueux, complètement braque, sens dessus dessous (plus Münchhausen que Brazil), à l’imagination débordante, pas toujours inspiré (ça coince par moments et la mise en abyme, trop bancale - c’est pas le Manuscrit trouvé à Saragosse -, finit par déséquilibrer le récit), parfois même hideux (la partie russe), mais bourré d’inventions, de trouvailles poétiques, et souvent très drôle... bref un film extra-vagant (dans tous les sens du terme), ça fait du bien. Car il finit par sortir quelque chose de cette monstruosité, alors que l'espagnolade de Fahradi, c'est mieux ficelé évidemment mais la ficelle est si grosse, si grossière ("tout le monde sait" tout, même le spectateur qui devine assez vite les secrets de l'intrigue), que le film semble peser des tonnes, aussi subtil dans son écriture que les rouages usés du vieux carillon qu'on voit au début. Une grosse carcasse sans rien à l'intérieur...  

En guerre de Stéphane Brizé °
Après la loi du marché, la réalité du marché... c’est fort, forcément... film Lindoncentré, avec Lindon en cégétiste meneur de grève, autant dire tout colère, mais aussi héros et martyr, ça fait beaucoup pour un leader syndical, à ce niveau le film n’est pas très démocratique, je pense surtout au finale, que je ne dévoilerai pas, juste pour dire que j’ai trouvé ça abject, non pas que ce qui arrive est impossible mais que ce soit Lindon qui incarne à lui seul la protestation dans ce qu'elle peut avoir d'extrême, et non un personnage secondaire, voire anonyme - le réel, le vrai, dans toute son horreur - alors que là, cette acmé dramaturgique, surcharge émotionnelle, ne fait qu’entériner définitivement la mainmise de l'Auteur et de son Acteur sur l'histoire, du moins ce qu'il en reste, dans ce type de cinéma embarqué: la guerre... euh pardon, la grève, comme si vous y étiez, vue sous tous les angles (à la fois inside et à travers le prisme des médias) mais avec le seul point de vue, pauvre, du chantage à l’émotion, la bataille des affects, en gros la colère (de Lindon et des salariés) vs. le cynisme (des patrons), tellement matraquée dans sa représentation, à la réalité tellement bidouillée, par tous ces effets de style, cet esthétisme, très artificiel pour le coup, dans lequel se complait Brizé, qu’il n'en sort rien finalement, outre le choc des images et le poids des mots... bref un film coup de poing qui n'a d'autre but que de vous laisser KO, c'est dire si on est loin de Brecht, pourtant cité en exergue.


Manque Bécassine! de Bruno Podalydès, pas vu mais que j'irai voir, déjà pour faire la nique à Dispac'h, mais surtout parce que j'aime bien Podalydès, même si là, je crains un peu l'imagerie... Manque aussi Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez, pas vu non plus, mais dont j'ai idée que, à l'instar des Rencontres d'après minuit, son premier film, et des Garçons sauvages, le film de son pote Mandico, ça va encore me piquer les yeux.

[ajout du 05-07-18]

Bécassine! "L’argument est un peu faible, mais j’ai ri." (Denis P. à propos du "pestacle" de son frère Bruno). Hi hi, moi aussi j’ai ri. Mais l’argument n’est pas si faible, n’en déplaise aux indépendantistes bretons et à Monsieur Queffélec. Bon, formellement, c’est du Podalydès: le style vignette, la "ligne claire" chère à Hergé, à qui le film rend hommage à travers, entre autres, les initiales RG que Bécassine, ado, coud sur des serviettes, le château de la marquise qui a des allures de Moulinsart et le personnage de Rastaquoueros incarné par Podalydès, tintinophile aux origines lui-même grecques, comme Rastapopoulos. Et sur le fond? Nul regard complaisant ou ironique... au contraire, une vraie tendresse pour les personnages, à commencer par celui de Bécassine. Podalydès nous la montre sous ses deux aspects les plus positifs: l’ingéniosité (qui côtoie l’ingénuité), Bécassine inventant plein de trucs pratiques (biberon automatique, éjecteur d’œuf...), écho au concours Lépine qui venait d'être créé? Surtout elle se révèle, dans son rapport avec la petite Loulotte (le vrai sujet du film), une nounou en avance sur son temps, en conformité avec ce que disait Dolto du personnage: sa fraîcheur, sa bonté, son optimisme, font qu'elle sait (intuitivement) comment parler à l'enfant... "ma Loulotte" (à ne pas confondre avec Ma Loute, le Dumont, à l'argument faiblard et qui en plus ne faisait pas rire).

Un couteau dans le cœur, chef-d’œuvre "kayérockiqui"... il y a rien là-dedans, seul le titre est réussi, ça pourrait être celui d’une anthologie du genre, comme "le bel effet gore" ou "cela s’appelle l’horreur", mais pour le reste, le film proprement dit, c’est plutôt raté, c’est simplement du cinéma qui fait genre, "giallo mâtiné de porno et de fantastique", Paradis schlasse dans une parodie de slasher... aussi excitant qu’un vieux gode racorni. Et c’est pas la partie "renoirienne" du film (le pique-nique post-tournage) qui lui conférera même un semblant de vie tellement tout ça ne respire pas (du simili queer, ha ha), reste confiné dans sa zone de confort, qui est celle de l’auteur, ici bien présent, et sa cinéphilie gentiment "déviante", valorisant le trash et le kitsch (ce qui fait que ce n’est plus vraiment kitsch, sans être non plus camp)... Mieux vaut revoir non seulement Argento (dont six films, entièrement repeints, ressortent en même temps que le Gonzalez) mais surtout Dernière séance de Laurent Achard, un hommage aussi à Argento, ainsi qu’à Renoir, Vecchiali et la Simone Barbès de Treilhou... parce que là ça respire, ça vit, c’est émouvant... le vrai "couteau dans le cœur".

Je n’aime pas le cinéma tape-à-l’œil et racoleur de Park Chan-wook... Mais dans JSA (Joint security area), un de ses premiers films (2000), si la boursouflure est déjà là, menaçante, elle n’existe qu’à l’état de simples coquetteries qui n’affectent en rien la réussite du film, plongée hallucinée, à partir d’un incident de frontière (la mort de deux soldats nord-coréens tués par un soldat sud-coréen), sur les rapports qui "lient" les deux Corée, soit la ligne de démarcation (ça se passe à Panmunjom, seul point de contact entre le Nord et le Sud), ici fortement dialectisée, entre non seulement les deux régimes (volontairement stéréotypés), mais surtout, plus intéressant, entre réalité (qui est celle du fait divers et de l’enquête menée de "l’extérieur" par une jeune femme mi-coréenne mi-suisse, confrontée à une vérité qu'il faut taire) et abstraction (l’idée même de neutralité, la beauté plastique des scènes d’extérieurs: la scène nocturne de la mine, les soldats des deux camps dans la neige, etc.)... la question du "moi" (Coréen du Nord ou du Sud) et du "nous" (être coréen), que ne dépare pas un humour plutôt trivial (cf. la "ligne" du poste frontière qu’on franchit d’abord avec son ombre puis lors d'un concours de crachats!), visant à désamorcer le sérieux du film, disons son côté "Grande illusion"...

lundi 23 avril 2018

小津




Le Goût du saké de Yasujiro Ozu (1962).

mardi 10 avril 2018

[...]

Allez, zou... c'est parti pour les films du printemps... le blog reste ouvert.

[On y parle, entre autres, de Don't worry, he won't get far on foot de Gus Van Sant, l'Ile aux chiens de Wes Anderson, Mes Provinciales de Jean Paul Civeyrac, Transit de Christian Petzold, Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré, En guerre de Stéphane Brizé, l'Homme qui tua Don Quichotte de Terry Gilliam, Everybody knows d'Asghar Farhadi, Fiertés de Philippe Faucon, Huit heures ne font pas un jour de R.W. Fassbinder, le Ciel étoilé au-dessus de ma tête d'Ilan Klipper, Cinq et la peau de Pierre Rissient, les 7 déserteurs ou la Guerre en vrac de Paul Vecchiali, Trois visages de Jafar Panahi...]



[ajout du 16-05-18]

Le livre d'image(s): Godard - Klee.

Depuis longtemps, on peut dire toujours, avant même le Petit soldat, l'œuvre de Klee a accompagné celle de Godard. De Klee, Yves Peyré écrit qu'il "est un créateur à part, aussi déroutant qu’envoûtant... qu'il est poète par éclats... que son art est fait de rebonds et de ruptures, qu'il glisse, franchit des failles, qu'il est inquiet d’une musique qui n’éclot qu’à grand peine... Nous nous penchons vers lui, nous nous tendons pour mieux voir, il n’est que trop évident que nous ne l’atteindrons jamais, incapable de véritablement le cerner". De Godard, on pourrait dire la même chose. A l'instar de Klee, Godard "est une question, un paradoxe, une transgression".

[ajout du 25-05-18]

Retour sur Phantom thread, pour l'instant le meilleur film de l'année (si si, je viens de le revoir), avec cette lecture lacanienne du film par Elisabeth Pontier (texte publié dans la revue en ligne Lacan Quotidien). C'est excellent.

L’amour: pas sans réel

L’amour est tout sauf une bluette. Ce film raconte, avec justesse et subtilité, comment une femme devient la femme d’un homme, soit son symptôme. Etre une "âmoureuse" (1) équivaut en effet à se retrouver "captive de l’âme de l’homme" (2), soit de son fantasme, "c'est-à-dire de son délire à lui" (3). Consentir à occuper cette position d’objet du désir du partenaire n’est donc pas un jeu sans conséquences pour une femme. L’histoire de Reynolds et d’Alma démontre avec brio qu’un réel, à ce jeu de l’amour, est toujours de la partie.

La couture pour escabeau

Reynolds Woodcock est un célèbre couturier anglais qui tient une maison renommée qui habille les dames du monde. Son talent de couturier constitue son escabeau: "ce sur quoi le parlêtre se hisse, monte pour se faire beau" (4). Il s’agit d’une entreprise familiale: l’artiste est secondé, encadré, tant dans sa vie professionnelle que privée, par sa sœur, Cyril, qu’il appelle avec un certain sadisme "Ma-vieille-ci-et-ça".
La vie de ce célibataire endurci suit une partition précise, toujours la même. Reynolds a, en effet, trouvé son bricolage pour tenir dans l’existence et ce, depuis l’enfance, lorsque tout jeune garçon, il créa et cousit de ses mains la robe de mariée de sa mère pour ses secondes noces. Son art lui permet de nouer les trois registres.
Le réel est incarné d’abord par la nudité du corps maternel, puis par celle des femmes. Une marque de vêtements féminins avait lancé ce slogan: "La City habille les femmes nues". Les femmes ont, effectivement plus que les hommes, affaire avec leur nudité, leur manque. Il y a la dimension imaginaire du voile puisque Reynolds habille les femmes. Enfin, la dimension symbolique est dévolue aux messages qu’il dissimule dans la doublure de ses somptueuses robes et charge de quelques pouvoirs magiques.
Ce dispositif tient très bien ainsi, depuis des années. Les femmes ont dans sa vie le rôle précis de muses. Pour chacune, c’est le même jeu de séduction: une rencontre, sous le signe de la beauté, vient nourrir son inspiration de couturier. Mais leur pouvoir fait long feu et invariablement leur présence devient trop réelle. Cyril entre alors en jeu pour mettre fin à leurs souffrances; elle leur indique la sortie, assortie de quelque cadeau leur permettant d’avaler la pilule.

Quand le nœud se défait

Dès le début du film, le savant bricolage de Reynolds donne des signes de faiblesse: le fantôme de sa mère se fait plus présent, signe d'un réel qui infiltre désormais son dispositif pourtant bien rodé. Reynolds pressent qu’un bougé se prépare - indice d’un vacillement qui appelle un raboutage du nœud.
L’artiste, au sommet de sa gloire et de la réussite, rencontre alors Alma, simple serveuse dans un motel de campagne où il est venu reprendre quelques forces. Le jeu de la séduction passe ici par la commande d’un petit-déjeuner pantagruélique où, derrière l’objet oral, c’est l’abîme du sexe féminin qui s’entrevoit. Peut-être est-ce une façon pour lui de faire signe à Alma qu’il n’est pas homme à reculer devant la jouissance féminine. Le charme opère et elle se prête au jeu de cette rencontre improbable. Il lui déclare la chercher depuis longtemps. "Paroles, paroles, paroles", comme dit la chanson? On ne le sait pas encore. Elle lui demande de la traiter avec délicatesse, quoiqu’il arrive. Or, il témoigne de sa muflerie habituelle. On assiste à une magnifique scène où Alma, qui a pris la place de "La" muse du moment, ne l’amuse plus du tout. Son excès de présence se manifeste par le vacarme que constitue pour lui l’acte de beurrer sa biscotte. Dès lors qu’elle commence à lui entrer dans les oreilles, c’est qu’elle se met à lui sortir par les trous du nez... Est-ce le moment de lui indiquer la sortie? Alma ne l’entend pas ainsi. Elle est décidée à rester. Seulement pour rester dans la vie de Reynolds encore faudrait-il y entrer. Les femmes sont au service de son art, il s’en sert, puis remplace la muse en titre par une autre: sorte de donjuanisme appliqué à la haute couture. On doute d’ailleurs de la rencontre des corps tant Reynolds semble plus préoccupé de les habiller que de les déshabiller.

Le risque de l’amour

Certaines scènes nous montrent Alma racontant son histoire. Son témoignage donne à l’étoffe du film comme une doublure et un capitonnage. Lorsqu’elle formule qu’en échange des rêves que Reynolds a réalisés pour elle, elle lui a donné ce qu’il désire le plus: "chaque parcelle de son être", on pressent que l’affaire est sérieuse. Ce dit révèle que l’engagement d’Alma pour entrer dans la vie de Reynolds et devenir sa femme n’est pas sans risque.
Quelle sera alors la voie étroite pour se faire objet de son désir? Elle n’a accès à lui qu’en de rares moments: lorsqu’épuisé par une saison de couture, il s’effondre, contraint de s’aliter. Il lui ouvre alors les bras et son lit, la laissant s’approcher dans ces moments où il est sans défense. Forte de ce savoir, elle concocte et lui fait avaler, sans qu’il le sache, un inquiétant breuvage à base de champignons vénéneux. Elle éloigne les médecins, sa sœur, et veille sur lui. Que veut Alma en prenant ainsi le risque de tout perdre?
Par son acte, elle démontre qu’une "vraie femme" (5) sommeillait en elle. "Son acte, en effet, n’est pas le soin; son acte n’est pas de nourrir l’homme, ni de le protéger, c’est de le frapper; sa menace, de pouvoir toujours le faire. Une vraie femme, c’est le sujet quand il n’a rien - rien à perdre." (6) Cette menace, ce pouvoir de "frapper l’homme dans sa béance" (7) était jusqu’alors dévolu à Cyril. Alma prend la main.
Reynolds frôle la mort, mais échappe à cet étrange traitement dont il sort transformé: aimant. Contre toute attente et à la surprise d’Alma, il la demande en mariage. Il veut s’attacher celle qui l’arrache à ce qu’il appelle ses "mauvaises habitudes", autrement dit à sa jouissance solitaire. "Seule une femme peut arracher un homme à lui-même jusqu’aux racines, pour lui donner le goût de l’autre, cet avare, […] cet égoïste, pour lui faire préférer monstrueusement cet Autre à lui-même." (8)

Une femme symptôme d'un homme

A la couture, son escabeau, est venu s’adjoindre pour Reynolds la dimension du symptôme incarné par une femme, opérant un nouveau nouage. En atteste la scène où il consent à ce que se répète l’empoisonnement (9). Que s’est-il passé? Reynolds a trouvé, grâce à Alma, comment faire avec une femme, comme avec un symptôme, y compris lors de la rencontre des corps. "Connaître son symptôme veut dire savoir-faire avec, savoir le débrouiller, le manipuler." (10) Nous dirons que désormais Alma ne sait pas seulement l’empoisonner de la bonne manière, mais qu’en occupant la place du symptôme, elle devient ce à quoi l’on croit, ce à quoi on prête un sens. "Les affinités de la femme et du symptôme, c’est ce qui ne va pas [...]. C’est ce qui est susceptible de parler. C’est ça qui est au fondement de la femme-symptôme. Ce que vous choisissez comme femme-symptôme, c’est une femme qui vous parle" (11).
Il appartient désormais à Reynolds de se faire déchiffreur de l’énigme qu’incarne cette femme pour lui et dont il dit qu’elle lui est devenue "indispensable", en tant qu’elle s’ajoute à son bricolage pour coincer un réel. (Lacan Quotidien n°771, 16 avril 2018)

1: Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 79.
2: Naveau P., "Que sait une femme?", La Cause du désir n°81, mai 2012, p. 29.
3: Ibid.
4: Miller, J.-A., "L’inconscient et le corps parlant", Le réel mis à jour au XXIème siècle, Collection Huysmans, Paris, 2014, p. 313.
5: Lacan J., "Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir", Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 761.
6: Miller J.-A., "Médée à mi-dire", La Cause du désir n°89, mars 2015, p. 114.
7: Ibid.
8: Claudel P., Partage de midi, cité par Pierre Naveau, "Puisqu’une femme est symptôme d’un autre corps", La Cause du désir n°89, op. cit., p. 26.
9: Cf. Frédéric Lordon, "L’infini dans un coup de glotte", Le Monde diplomatique, 25 février 2018.
10: Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, "L’insu que sait de l’Une bévue s’aile à mourre", leçon du 16 novembre 1976, inédit, cité par Eric Laurent, L’Envers de la biopolitique. Une écriture pour la jouissance, Navarin/Le Champ freudien, 2016, p. 75.
11: Miller J.-A., "L’orientation lacanienne. Le lieu et le lien" (2000-2001), cours du 17 janvier 2001, inédit, cité par Eric Laurent, L’Envers de la biopolitique, op. cit., p. 71.

[ajout du 02-06-18]




"Il y a 50 ans... Ga Bu Zo Meu...

mercredi 4 avril 2018

[☆]

Notes sur quelques films (hiver 2018):

Phantom thread de P.T. Anderson ***
Un film magnifique, à vrai dire le premier de PTA que j’aime totalement, parce que sans réelle "boursouflure" - si le style est grandiose c'est celui qui sied à la haute couture, l’ampleur de la mise en scène s’accordant avec le volume des robes et leur mouvement (seule réserve, la musique, trop présente, quand bien même certains passages, signés Jonny Greenwood, sont très beaux), des robes pourtant pas toujours très belles, elles, il faut bien l’avouer, car évidemment chargées sur le plan symbolique (certaines rappellent Blanche-Neige, autant l’héroïne de Disney que l’image de la marâtre), écho non pas au style de l’époque (la mode mon cul, dit en substance Woodcock) qu’au secret familial, le fameux "fil fantôme" (la figure de la mère disparue, peut-être dépressive - cf. son image, fixée le jour de ses noces, les secondes) qui vient ici nourrir les créations du grand couturier, en même temps que les phobies et autres obsessions du petit garçon qu'il est resté (ce qui le rend doublement tyrannique), en quête d’une autre "mère", qui ne soit plus sa sœur Cyril, la "old and so and so" (semblable à la Mrs Danvers de Rebecca - sous-texte queer?), mais bien la jeune et entêtée Alma, à la fois modèle et muse, pas très raffinée mais aux mensurations parfaites, en tous les cas décidée à s’occuper de lui, à rassasier le "hungry boy" (la scène de la rencontre, autour d'un petit-déjeuner copieux, est géniale) jusqu’à l’extrême, la passion "venimeuse", quasi SM, à condition qu’il la regarde enfin, et qu'il oublie celui, triste et sans reflet, de la mère... le lâcher-prise qui, au contraire de la sublimation, lui permettra enfin d'aimer.

Madame Hyde de Serge Bozon ***
Transmission, partage, interaction... point, ligne, surface... Madame Hyde est un film étonnant, à tout point de vue, qui va à l’essentiel, sur l’école, le savoir, apprendre à réfléchir, non sans détours, trouées et autres ruptures, comme si le film, pour aller directement de son point de départ (Madame Géquil, professeur de physique, effacée, dépassée, piètre pédagogue) à son point d’arrivée (la nouvelle madame Géquil, plus performante mais dont l’énergie s’épuise), en passant par la ligne Malik (l’élève handicapé), devait viser la part réfléchie, secrète, de Madame Géquil, en l’occurrence Madame Hyde, son "négatif" luminescent... et inversement: du Malik mauvais élève au Malik bon élève, en passant par la ligne Géquil/Hyde... Ça se passe en banlieue (les jeunes de la cité, le rap), dans un décor "mondrianesque" (le lycée), géométrie et abstraction, pour parler de choses concrètes (sociales, politiques)... c’est le "challenge/pari" du film, comme faire du TPE en classe de technologie, le tout traversé d’une douce inquiétude, comme dans tous les films de Serge Bozon (même Tip top et son versant nocturne), la violence, réelle, de la cité se négativant, elle aussi, à travers le beau personnage de M. Géquil, celui qui "pianote"...
De bruit et de fureur, le film de Brisseau, on y pense, mais moins pour l’image de la banlieue (ici c’est plus tourneurien que faulknérien), hormis l’embrasement final, réduit à une vignette, que pour la dimension fantastique, forcément plus développée (Huppert transformée en "dame-lumière", trucage judicieux mais pas très heureux dans son résultat, qui rappelle les apparitions de la femme-ange dans le Brisseau), ainsi que le rapport Géquil/Malik (comparable à celui entre Fabienne Babe et le jeune Bruno + son copain asocial joué par Frédéric Négret, lequel d’ailleurs fait aussi une "apparition" dans le Bozon, confortant le lien entre les deux films - la transmission est également au niveau cinéphile). Bref, un film non pas foudroyant, au sens de brutal ou d’explosif, mais plutôt terrassant, dont les personnages, transfigurés (comme les clichés sur la banlieue), ne peuvent sortir indemnes, l’effet se prolongeant, telle une consumation à petit feu... le prix à payer pour passer le flambeau. Ce qui rime avec beau.

La Belle et la belle de Sophie Fillières ***
La belle et la belle. Elle et elle... beau film miroir en rouge et bleu, qui sait jouer, malicieusement, avec les mots, comme le Ruzzle du début, qui sait jouer, tout aussi malicieusement, avec le temps (20 ans d’écart qui se télescopent), le présent qui sous les traits de la Belle rousse en bleu réactive le passé de la Belle blonde en rouge - sera-t-il modifié? - en même temps qu’il réinvente l’avenir, celui rouge-bleu des deux belles avec lui. Elle(s) et lui, qui n’aura pas tout compris.

Lady bird de Greta Gerwig **
Ah Lady bird, la dame oiseau, la damoiselle, demoiselle non pas en détresse (comme chez Stillman) mais dans l’impatience de l’envol, qui fait du premier film de Greta Gerwig un film empressé (on pense à Miss America de Baumbach), aux scènes précipitées, se succédant sans temps mort (pas le temps d’attendre), et pourtant d’une application absolue, vis-à-vis de ses personnages, même les plus secondaires (on pense à Boyhood de Linklater). De sorte que tout sonne juste dans cette chronique douce-amère de l’adolescence - la dernière année de lycée et les premiers amours - sur fond de déprime généralisée (ça se passe après le 11 septembre), le rapport mère-fille, forcément conflictuel, que Greta Gerwig magnifie sans tomber dans la dramatisation excessive (au contraire, ici, un modèle de sensibilité et d’intelligence). D’où la structure si particulière du film, associant attachement et heurt, angoisse de la perte et envie d’ailleurs (qui ne soit pas que le "bon côté de la voie ferrée"), à l'image des premières œuvres quand elles cherchent, inquiètes, à s’émanciper, à se libérer de leurs influences sans nécessairement les renier. Lady bird est de celles-là et c’est très beau.

Seule sur la plage la nuit et Claire's camera die Hong Sang-soo **
HSS ou l'art de la congruence. A quoi tient le plaisir que procurent les films de Hong Sang-soo? Peut-être à ceci: l’adéquation qui existe entre l'œuvre, très bazino-rohmérienne (réalisme, économie), délestée de toute fioriture esthétique, de tout gras narratif (à ce niveau Claire’s camera atteint, via les photos polaroïd, une sorte de point limite), et ce que visent les personnages eux-mêmes: que leurs émotions, ce qu'ils ressentent, soient en concordance avec leurs idées, les décisions qu'ils ont à prendre, et la façon de les exprimer - sans recourir à l'alcool -, expliquant non seulement le jeu de reprises et de variations qui structure chaque film de Hong (à la manière d'Ozu), ainsi que l'impression de mélancolie, surtout féminine, quasi durassienne, qui dorénavant s'en dégage (dans Seule sur la plage la nuit: une femme, l'hiver, la mer... Hambourg, Gangneung... la tristesse et l'adagio du Quintette de Schubert, comme dans Savannah Bay), mais aussi le fait que c'est bien dans les interstices du récit que les changements opèrent, non tangibles et pourtant suffisamment sensibles pour que le spectateur les saisisse, qu'il éprouve le "devenir" ainsi à l'œuvre dans les films de Hong Sang-soo - dans Claire’s camera "la seule façon de changer les choses c'est de les regarder à nouveau, très lentement" - et s'en délecte.

Pentagon papers de Steven Spielberg **
Question féminisme, Pentagon papers c'est sûr, c’est pas "Pentagone girl"... Pour autant l'aspect féministe du film est loin d’être convaincant, il y a un côté Potiche dans le portrait que dresse Spielberg de Kay Graham (Meryl Streep) qui, et quand bien même tout ça serait assez fidèle, donne du personnage une image un peu mièvre... Peut-être que Spielberg aurait dû explorer davantage le dilemme décisionnel de Streep, en tant que patronne de presse, le choix entre risque (celui de perdre des investisseurs au moment où le journal entre en bourse) et incertitude (quant au verdict de la Cour suprême autorisant ou non la publication des documents: liberté de la presse vs. sûreté de l'Etat), soit le paradoxe d’Ellsberg justement (la "source", celui qui est à l’origine des fuites), pour dépasser l’aspect bien-pensant qui se dégage progressivement du film et ainsi nous éviter son finale de bons sentiments, avec toutes ces femmes sur les marches, à la sortie du tribunal, faisant à Streep comme une haie d’honneur. Heureusement il y a la partie proprement journalistique. Et là quel régal! Si Spielberg pèche souvent au moment de conclure, il est par contre toujours aussi fort dans sa manière de conduire un récit, d’y entremêler plusieurs actions, comme de jouer avec les ressorts dramatiques. A ce titre, Pentagon papers est un modèle du genre. Mécanique parfaitement huilée, la machine tourne à plein régime. Comme les rotatives du film. Comme Tom Hanks (dans le rôle de Ben Bradlee), qui ici a un faux air de William Holden (époque Network) et se révèle d’une efficacité redoutable... Comme en son temps le "Green river" de Creedence qui ouvre le film, prônant le "retour à la maison". Loin du Vietnam.

Le 15h17 pour Paris de Clint Eastwood **
Nonobstant la partie "enfance des héros" qui sonne un peu faux (les réparties et les jeux de physionomie des enfants sont ceux d'adultes) et le blabla sur l'héroïsme, à l'image du finale "élyséen" dont on se serait bien passé, le dernier Eastwood est plutôt une réussite, par son côté expérimental, les acteurs du fait divers dans leur propre rôle, bien sûr, mais aussi l'agencement du film: la légèreté de la partie touristique, volontairement insignifiante (les selfies sur fond de carte postale...), versus la violence de l'attentat, cette manière de faire surgir le Réel non pas dans la fiction mais dans la réalité, dans ce que celle-ci peut avoir de plus banale, ça donne un aspect moderne au film sans qu'Eastwood cède (il en est de toute façon incapable) à la tentation moderniste, toujours prétentieuse, à la différence de ce que nous auraient donné, sur le même sujet, des cinéastes comme Bonello ou Dumont (avant son virage comique).

Que le diable nous emporte de Jean-Claude Brisseau **
Mais il est où le diable? Deux étages au-dessus, adepte de la méditation, aidant à s’envoyer en l’air, jusqu’au plafond, et plus loin encore, au-delà des nuages, les filles du dessous, des filles perdues, en quête d’extase et par-là même de renaissance... C’est d’une générosité folle, à l’image du petit déjeuner offert à Suzy Prim (ha ha), d’une naïveté confondante, à l’image de tous ces trucages numériques, érotiques et cosmiques, particulièrement kitsch, auxquels se livre Brisseau, c’est surtout très drôle, comme dans les comédies américaines, qui voit l’amour se décliner à coup de poêle sur la tête, pour que l'autre se calme, puis en lui versant l’eau d’une cruche, toujours sur la tête, pour qu'il se réveille... Brisseau cite Pouchkine, le diable donc, mais aussi Bresson (le vent souffle où il veut... pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin, etc.), jusqu’à tout balayer dans un grand éclat de rire. Jubilatoire.

Ready player one de Steven Spielberg *
Si vous aimez les films mainstream de Spielberg et l’univers du jeu vidéo, si vous aimez la pop culture et les années 80, si vous en avez surtout la nostalgie, alors Ready player one est fait pour vous. Sinon, il faudra vous blinder pour endurer cette chasse à l’œuf dans l’OASIS, monde virtuel dans lequel s’est réfugiée une grande partie de la population (le film est une fable rétro-futuriste qui se passe en 2045), véritable débauche d’effets spéciaux, le mouvement allant crescendo à mesure que les clefs de l’énigme sont trouvées (Ready player one c’est aussi Fort-Boyard en mode cyberpunk)... Alors oui, on peut s’amuser à repérer les références, le film en est bourré, ça déborde même de partout, les geeks s’en donnent à cœur joie (j’en connais qui ont déjà vu le film trois fois)... mais bon, c’est aussi très futile, la faute non seulement à ce trop-plein référentiel, mais aussi à la trop grande importance accordée par Spielberg à la partie "virtuelle" du film, au détriment de la partie "réelle". Le début est pourtant prometteur, tant que n’a pas été franchie la première étape, avec cette ouverture sur les mobil-homes empilés, rappelant Fenêtre sur cour d’Hitchcock... on espère une dystopie, dans le genre de A.I. ou Minority report, voire un récit post-apocalyptique comme la Guerre des mondes... las, si la course de voitures est plaisante, peut-être parce que pas directement liée au jeu vidéo (le cinéma s’en est largement nourri), le reste n’est que pur ludisme, où se mêlent simulacre, esprit de compétition et vertige - on pourrait analyser le film à l'aune de la classification des jeux de Roger Caillois... Rien de désagréable, ni d’ennuyeux, mais un sentiment de saturation qui vous gagne de plus en plus, l'impression que cette histoire de dépit amoureux (à l'origine de tout), au lieu d'alimenter le récit, n'a servi que de prétexte, se désagrégeant dans l'orgie numérique et les clins d'œil eighties, de sorte que ne reste plus à la fin, moins l'amour de l'entertainment, dont on ne discutera pas la sincérité chez Spielberg, qu'une forme d'idolâtrie, concernant toute cette culture, si démesurée que le film n'est plus que ça: une grosse machine à recycler des images.

Mektoub my love d'Abdellatif Kechiche *
Il faut avoir le soleil dans les yeux pour s'enflammer, à l’image de la plupart des critiques, pour ce qui leur apparaît comme un pur chef-d’œuvre, film gorgé de lumière, brûlant de désirs, qui respire la sensualité, d’autant que délesté de toute lourdeur sociologique, à la différence des précédents Kechiche, s’offrant au spectateur comme un hymne à la vie, à la jeunesse, à la beauté des corps, filmé sans retenue, avec gourmandise, même si c’est souvent à hauteur de cul, le cul des filles (ah celui d’Ophélie, tout un poème), parce que là, non, c’est différent, le male gaze, ou plus simplement le fantasme de l’homme pour le fessier féminin, fantasme pas spécialement maghrébin, ce que Fellini appelait la cullité fondamentale (en même temps ça se passe à Sète, le pays de Brassens, ça se passe aussi pendant l'été 1994, ce qui m'a rappelé la série télé "Tous les garçons et les filles de leur âge", mais l'analogie s'arrête là)... le male gaze, donc, serait "désexualisé" par la distance qu’instaurerait Kechiche, via le personnage d’Amin, faux alter ego, dont le voyeurisme n’aurait rien de machiste et encore moins de pervers puisque c’est un artiste en herbe (la preuve, il veut faire des photos de nus avec Ophélie, depuis qu'il l'a surprise en train de faire l'amour avec Tony, le cousin, c'est la scène originaire du film), qui fait que c’est le regard du jeune homme, fasciné, à la fois troublé et intimidé, et non celui de Kechiche, direct, frontal (comme dans Vénus noire), qu’il faudrait prendre en compte...
Distance mon cul, si je puis dire. Amin n’existe pas... peut-être existera-t-il dans le canto due, je ne sais pas, on verra, mais ici le personnage est trop lisse, trop inconsistant en termes de fiction - c’est le chéri à sa maman, le confident des filles, doux comme un agneau - pour se réapproprier le regard du cinéaste. Certes il est censé incarner la part documentaire du film dont il serait la caméra enregistreuse, qui se veut le plus neutre possible, pour saisir le réel, y traquer la vérité derrière les images, comme lors des scènes qui se passent dans la bergerie, lieu où se transformerait le regard, loin de la plage et de la boîte de nuit, partage un peu bébête, renforcé par les correspondances entre les brebis, et leurs grosses mamelles, et Ophélie (qui "fait le lait", dixit Tony), les rondeurs de son corps, jusqu’au grand moment d’épiphanie que constituera la naissance des deux agneaux, la "vie sur le vif", franchement pénible par son vérisme appuyé, et qu’à partir de là (sans qu’on comprenne trop pourquoi ni comment), c’est un autre regard qui adviendrait, situé enfin à la bonne distance, prêt pour photographier Ophélie, comme autrefois, mais nue cette fois (c’était l’enjeu), en passant (peut-être) par Charlotte, sa rivale un rien naïve (elle a cru au baratin de Tony), retrouvée par hasard sur la plage (finale rohmérien).
On nous parlera de Pialat pour le forçage du regard, de Renoir, Auguste, pour les filles aux courbes rebondies, Jean pour le théâtre de la vie, les deux pour l’impressionnisme... Sauf que le cinéma c’est aussi une affaire de style. Et le style de Kechiche, mon Dieu, quelle épreuve!... Et là, rien à voir avec Pialat ou Renoir, c’est du pur Kechiche, cette façon horripilante de filmer, la caméra collée aux basques des personnages, à leurs faits et gestes, l’obscénité que représente la vision d’un visage filmé en gros plan. Apparemment les gens aiment ça ou s’y sont habitués... Seulement quand c’est associé, en plus, à de la parlotte, la parole de tous les jours, entrecoupée de rires, de gorgeons et de clins d’œil, le tout répété ad libitum, ça devient soûlant. Et c’est bien ce qu’est finalement Mektoub my love: un film soûlant, dans tous les sens du terme. De sorte que je n’ai ressenti aucun plaisir, juste apprécié l’interprétation des filles, impressionnantes de naturel (force est de reconnaître à Kechiche, à l’instar de Dumont, un réel talent pour diriger ses acteurs, le plus souvent inconnus), peut-être même trop, laissant à penser qu’avec ce film, et ses allures de manifeste hédoniste, son personnage principal, réduit au rôle passif de témoin, juste là pour donner le change, Kechiche, plutôt que de célébrer l’abandon, le temps d’un été, au plaisir collectif (et donc forcément sexuel) du vivre ensemble, s’est surtout fait plaisir, à lui d’abord. D'où mon détachement.

Et puis ça aussi:

Les Garçons sauvages de Bertrand Mandico °
"A l'intérieur l'on trouve tout un monde, à boire et à manger: sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d'en dessus s'affaissent sur les cieux d'en dessous, pour ne plus former qu'une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l'odeur et à la vue, frangé d'une dentelle noirâtre sur les bords" (Francis Ponge, L'huître). Tout ça pour dire que dans le genre queer, à prétention camp, le truc de Mandico c'est sûrement mieux que le machin de Gonzalez... il n'empêche, ce type de cinéma esthétisant, poético-érotique, très fantasmatique et hyper-référencé, cette histoire de métamorphoses sur fond d'île au trésor, de queues qui tombent et de seins qui poussent, et toute la symbolique qui va avec, l'imaginaire trans, volontairement barré, comme le ridicule de certaines répliques, c'est vraiment pas ma tasse de thé, c'est aussi passionnant que... bah justement... le comportement des huîtres à la saison des amours.

La Forme de l'eau de Guillermo del Toro °
Ouh la vache... je viens de voir Le truc de l’eau, avec PJ Harvey en femme de ménage... pardon, agent d’entretien... muette mais pas sourde, une sorte de Bernardo au féminin qui va jouer les Zorro pour sauver un monstre amphibien - style l’Etrange créature du lac noir ou Abe Sapien (du comics Hellboy, déjà porté à l’écran par del Toro) - retenu en captivité dans un laboratoire secret du gouvernement américain (ça se passe en pleine guerre froide au début des années 60), le sauver de la vivisection, parce qu’elle en est tombée amoureuse, avec qui d’ailleurs elle va découvrir l’amour, dans la salle de bains (après l'avoir séduit avec des œufs durs!). Ça aurait pu être un beau nanar... même pas... tout ici fait toc (c'est filmé à la Dolly pour faire plus fluide)... toc et prétentieuxla forme (on dirait du Jeunet) comme le fond (on dirait du Jeunet, bis), daube ultra bien-pensante, dégoulinant de bons sentiments (vilains mâles blancs: hétéro gradés qui jouent de la matraque électrique et pissent les mains sur les hanches vs. bah tout le reste: femmes, latino, black, homo... et le freak, bien sûr). Se dire que ce machin a été plébiscité par une bonne partie de la critique (lire les papiers qui lui ont été consacrés vaut son pesant de rigolade, c’est déjà ça), qu’il a aussi raflé les prix les plus importants (s'il avait été à Cannes, il aurait eu la Palme, ha ha)... me laisse sans voix, moi aussi.