samedi 28 mai 2016

Oh?

Transgressif, subversif, jouissif... OK. Génial?... hé "oh..." (ha ha), on se calme... Elle n'a rien de génial (ce n'est pas comme El... hé hé), c'est un bon petit film, non sans défaut, dans la veine de ce qu'aurait pu faire Polanski, avec ce que cela sous-entend d'ambiguïté (et non d'ambivalence, comme dirait Amalric). Ni plus ni moins. Verhoeven a du talent - Black book est un très grand film, son plus beau -, mais de là à considérer Elle comme la leçon d'un maître aux pauvres tâcherons du cinéma français, il y a une marge... faut arrêter le délire. Pour rester dans les adaptations "franco-françaises" de Djian au cinéma, le film vaut évidemment mieux que les deux horreurs, couleur bleue, sorties il y a trente ans, mais par rapport à celles, plus récentes, de Téchiné et des frères Larrieu, je ne vois pas en quoi il serait plus génial, tant Elle se révèle simplement djianien - l'accueil critique du film est égal, au niveau des superlatifs, à celui du roman -, peut-être parce que l'univers de Verhoeven est finalement trop proche de celui de Djian, empêchant une certaine distanciation comme chez les Larrieu, sinon une belle trahison, comme dans le Téchiné (dans un tout autre registre, on est d'accord). La différence, tout le monde l'a souligné, c'est Isabelle Huppert, actrice idéale pour ce genre de film - c'est elle qui est géniale, pas Elle -, je n'insiste pas, cf. le beau texte de Murielle Joudet sur ce qu'elle appelle le "Huppert movie", même si, question dérèglement, je trouve que l'actrice allait beaucoup plus loin dans Tip top de Bozon, film au demeurant plus aldrichien que Elle, expliquant d'ailleurs son accueil mitigé, au contraire du Verhoeven, unanimement salué (ou presque) par la presse. C'est paradoxalement au niveau de la mise en scène, plus que du récit et son côté too much, puisque typiquement djianien, que Elle déçoit, alternant le bon: la plupart des scènes entre Huppert et Lafitte, qui ne manquent ni d'éclat (le viol du début, filmé d'entrée et de côté, sous le regard du chat), ni de trouble (le repas de Noël, qui voit Huppert "chauffer" son... voisin), ni de souffle (la séquence des volets)... le moins bon: les rapports de Huppert avec son ex-mari et sa meilleure amie, beaux personnages qui méritaient un peu plus d'attention... le pire: bah, tout le reste, de la mère à la voisine, en passant par le fils et sa copine, l'amant et les jeunes gens avec qui "elle" travaille, lors de scènes filmées sans imagination, avec parfois même un évident désintérêt de la part de Verhoeven... et le très con: la scène où Huppert, à sa fenêtre, se masturbe en matant son voisin aux jumelles... Rien à voir avec Chabrol, bien sûr, ou alors de très loin, avec des jumelles là encore. Non non... Elle c'est juste un bon Polanski et c'est déjà pas mal.

[ajout du 29-05-16]:

Elle deux jours après: l’image de Lafitte, son regard par moments éperdu, s’impose de plus en plus, au détriment de celle de Huppert qui tend elle à se dissiper, comme si son personnage, après avoir génialement vampirisé le film, s’effaçait progressivement, au petit matin, laissant du film un corps exsangue, corps sans vie dont il ne resterait plus que deux grands yeux, étonnés et doux, étonnamment doux...

[ajout du 30-05-16]:

Suite à un commentaire sur la religion chez Verhoeven, le fait que ce dernier s’y intéresse depuis longtemps, ayant même été membre du Jesus Seminar, groupe de travail qui étudie la vie de Jésus en tant que personnage historique, et dont il est sorti un livre, Jésus de Nazareth, dans lequel Verhoeven présente Jésus comme un leader politique, un révolutionnaire, à l’image du Che, je me suis demandé s’il n’y avait pas là une piste à creuser qui permette de mieux saisir cette vision du viol que nous offre dans Elle celui qu'on surnomme "le Hollandais violent", une vision qui lui soit propre, dépassant la notion de "non politiquement correct" qu'on lui accole invariablement, à l'instar de Philippe Djian. Dans son livre, Verhoeven évoque un Jésus résistant, qui, comme tout bon résistant, n’hésitait pas à recourir à la violence pour s’opposer au joug romain. Il y est question non plus de miracles mais d’exorcismes que pratiquait Jésus dans des états de colère noire, transformant le rituel des cérémonies en véritables combats pour chasser le démon. Tiens tiens... Dans le film, Michèle (Isabelle Huppert) est "possédée" par une image, moins celle de son père, condamné il y a trente ans à la perpétuité pour avoir massacré les habitants du quartier où ils vivaient, enfants et animaux compris (sauf un hamster!), que de sa propre image, une photo d’elle enfant, prise à l’époque du crime, où elle apparaît le regard vide, ce qui l’assimile dit-elle à une psychopathe, à l’image de son père... Et si le viol dont elle est victime plusieurs fois (par le même homme), viol auquel elle semble se soumettre tout en le refusant violemment (il ne saurait y avoir consentement), n’était autre qu’une forme d’exorcisme, dans sa phase la plus avancée, quand, récitations et prières n’ayant rien donné, l’exorciste, dont on ne voit ici que les yeux, doit violenter la possédée pour la guérir de son mal, autrement dit la débarrasser de ce "regard de psychopathe" qui la poursuit depuis l’enfance, le regard du père (et non d'Huppert, huhu)?

dimanche 22 mai 2016

Julieta

La fleur de mon secret.

Le film s'ouvre sur du rouge, les replis d'une étoffe évoquant un sexe de femme, puis le gros plan d'une statuette représentant un homme assis, sexe dressé, que l'héroïne, prête à partir, emballe soigneusement. Au-delà de la symbolique sexuelle, c'est la réunion des deux matériaux, l'un soyeux, léger, l'autre robuste, capable de résister au vent, qui donne d'entrée le ton du film. Julieta, le dernier Almodóvar, est à la fois doux et implacable. Les coups de force du destin (c'est adapté de trois nouvelles d'Alice Munro, la Tchekhov canadienne, autour du personnage de Julieta et son roman familial: la rencontre par hasard avec l'homme de sa vie, la relation avec ses parents, notamment sa mère appelée à disparaître bientôt, puis le silence prolongé de sa fille) y résonnent avec délicatesse, rythmés par la musique debussyenne d'Alberto Iglesias - chez Munro, c'est She's leaving home des Beatles. Construit sur un long flash-back, le film plonge dans les années 80, puis remonte vers le présent à coups de traumas, d'ellipses et de métamorphoses [cf. le moment merveilleux où l'on passe, tel un tour de magie, de la Julieta du passé (Adriana Ugarte) à celle du présent (Emma Suárez), les signes d'effondrement liés à la perte se confondant subitement avec les stigmates du temps]. Beau portrait de femme (Jane Campion était sur le coup pour l'adaptation du livre), à la fois en partance - la fugue est le motif du film - et sur le retour, à dominantes rouge et bleu (le travail sur la couleur chez Almodóvar n'est plus à louer, comme son plaisir, intact, à raconter des histoires), Julieta se déplie ainsi miraculeusement, en toute simplicité, avec Hitchcock en filigrane (le train, Rebecca, la fuite...), véritable épure des sentiments. C'est d'une tristesse infinie, qui conjugue, dans les eaux troubles du deuil et du désamour, sentiment d'abandon et poids de la culpabilité. Et c'est magnifique.

samedi 14 mai 2016

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Festival "déconne" 2016: la descente des marches (pour rire et sans... mépris).

Bon allez, c'est parti...

Rester vertical d'Alain Guiraudie vs La débandade de Benjamin Biolay.

Dumont (Ma Loute) ce n'est pas Daumier ni Dubout, ou alors un petit bout de Daumier.

Spielbergle Bon gros géant (BGG) d'Hollywood, avec de grandes oreilles et un sacré flair... Comme Disney.

[ajout du 15-05-16]:

L'an dernier la Loi du marché, cette année l’Economie du couple... A quand le Contrat d'intérim, la Consommation des ménages, le Code des douanes (et pas des Dwan), etc.

Françaises, Français, Belges, Belges, mon président, mon chien, monsieur l’avocat le plus bas d’Inter, mesdames messieurs les jurés, public chéri, mon amour... comme disait Desproges au Tribunal des grands délires... Victoria de Justine Triet c'est, à en croire la critique, digne de Hawks, Edwards, Wilder, Cukor... rien que ça. Et pourquoi pas, tant qu'on y est, McCarey, Lubitsch, Preston Sturges, La Cava, Capra, Minnelli...

Ha ha ha... pendant que chez nous Dumont se complaît dans le dézingage tous azimuts et que Justine Triet s’exerce à la comédie oxienne (ou dalmato-simiesque, le dalmatien à la place du léopard), il y a, venue d'Allemagne, une drôle de "marenade", Toni Erdmann, personnage ultra-kitsch, genre Patrick Sébastien dans le Grand bluff, avec perruque, faux dentier et même... coussin péteur! ptdr?

[ajout du 16-05-16]:

A Cannes, ils rigolent comme des baleines ou chialent comme des Madeleine. C’est nerveux, ça leur évite de s’endormir durant les séances. C’est pour ça que Bellocchio a mis un peu de Belphégor dans son film, à l’attention du critique festif qui aurait tendance à piquer du nez devant ce qui semble être un BGM (bon gros mélo) à la sauce freudo-marxiste, tout en lui chuchotant au coin de l’oreille: Fais de beaux rêves...

Ma Loute de Dumont vs les Cannibales d'Oliveira (merci Marcos pour l'idée).

Le Woody Allen 2016 qui rappelle, via le Hollywood des années 30, le Woody Allen des années 80, hum... ça sent le réchauffé tout ça... quid de l’arôme? Café society, café sauce eighties...

[ajout du 17-05-16]:

Ah Marvin, le bouledogue anglais (en fait une femelle, aujourd'hui disparue, RIP) de Paterson, le gars de Paterson (la ville) que célèbre Paterson (le poème) dans Paterson, le film de Jarmusch.

[ajout du 18-05-16]:

Vu Ma Loute... J’ai trouvé ça exécrable. Sous prétexte de la grosse farce, sur le thème thomasmannien de la décadence (la fin d’un monde avant la Grande catastrophe), Dumont, dont le comique finalement n'aura pas fait long feu, nous livre un film glaçant, sinistre et - c’est la vraie nouveauté - visuellement très laid (lumière et couleurs cadavériques, l’horreur numérique poussée là aussi, comme tout le reste, à son paroxysme). C’est voulu bien sûr, sauf que la machine tourne à vide (excentricité de façade), les gags tombant le plus souvent à plat, à l’image du gros Machin... pire, tout y est avili, spectacle affligeant dans lequel se repaît Dumont, occupé qu’il est à jouir de sa galerie de monstres (hauts bourgeois dégénérés vs cueilleurs de moules anthropophages), toujours dans le même vivier, le Nord-Pas-de-Calais (le plus étant ici les effets sonores à la Tati), indifférent au reste, y opposant juste, comme d'habitude, en guise de contrepoint, une histoire d’amour convenue entre deux êtres désaccordés, l’intérêt pour lui n’étant pas ce qui pourrait les unir, mais le contraste ainsi créé. Et qu’on ne vienne pas me chauffer avec la figure de l’androgyne, comme réconciliation des contraires chez Dumont, à travers le personnage de Billie (fille et/ou garçon), tant tout ça fait plaqué, bidon, juste pour donner le change... idem de l’autodérision, qui voudrait que l’auteur se moque de lui-même et de son penchant pour les élévations mystiques, en filmant le même gros Machin, flottant dans les airs, tel un ballon. Pff... Pourtant il y a un joli motif dans le film, celui de la traversée, lorsque les miséreux aident les riches à traverser la Slack, moyennant quelques centimes, en les portant dans leurs bras. Mais qu’en fait Dumont? Rien, c’est là mais c’est tout. Ma Loute, film sans rythme et sans âme, n’est traversé par rien. D’où ce recours par moments à la musique - celle de Guillaume Lekeu, obscur musicien belge de la fin du XIXe, mort à 24 ans de la typhoïde après avoir mangé un sorbet contaminé (merci Wikipédia) - pour donner un peu d’ampleur au film, aveu surtout d’impuissance de la part de Dumont à produire, via ses personnages, une quelconque émotion.

[ajout du 20-05-16]:

Le film sur les époux Loving, un peu qu'il est académique. La preuve: .

[ajout du 21-05-16]:

Ma Loute J+3... S’il fallait absolument trouver de l’intérêt à ce film qui n’en présente strictement aucun, ce serait peut-être (je dis "peut-être" parce que cela supposerait de revoir le film, ce qui est au-dessus de mes forces) de regarder comment Luchini, Bruni Tedeschi et Binoche réagissent à la manière dont Dumont les traite... Je ne parle pas du surjeu, cette espèce de snobisme outré que le cinéaste leur demande de jouer (aucun rapport avec la fabrique de l’acteur excentrique), censé s’accorder (?) avec le jeu approximatif, décalé sinon faux, des amateurs. Non, je parle du désir manifeste (et franchement minable) de Dumont de rabaisser l’acteur, sous couvert de lui faire jouer, surtout dans le cas de Luchini, un taré de la haute. Si Binoche se prête docilement - et assez bêtement - au jeu, on perçoit par instants dans le regard de Bruni Tedeschi une véritable inquiétude (peut-être due au fait que c’est sa propre classe qui se trouve ridiculisée), qui voit l’actrice marquer des temps d’arrêt, ne sachant pas trop quoi faire, paraissant même pendant quelques secondes complètement égarée. Quant à Luchini, archétype du comédien, avec ce que cela suppose d’égo et d’histrionisme, c’est par les gestes que cela passe, laissant apparaître à certains moments une forme de résistance, comme s’il en allait de sa dignité d’acteur, ainsi de sa démarche, que Dumont aurait souhaitée (paraît-il) à la Aldo Maccione, mais qui là ne ressemble à rien, le corps de l’acteur refusant de se prêter à une telle mascarade, offrant pour le coup un truc moins débile, relevant toujours du grand n’importe quoi mais plus en rapport avec la culture du comédien, qui fait que cette démarche, c'est l'impression que j'ai eue, aurait plus à voir, sans que Luchini en soit parfaitement conscient, avec celle de Carette (Julien, pas Bruno).

Juste la fin du monde de Dolan, c’est un peu le prolongement, en plus hystérique et entrecoupé de pauses clipardesques, de la scène dans la cuisine dans Tom à la ferme, non?

Vu Julieta. Magnifique. Allez hop, c'est décidé... Palmodóvar!

vendredi 13 mai 2016

Slowdive


Simon Scott, Rachel Goswell, Christian Savill
Neil Halstead et Nick Chaplin (de g. à d.)


Parmi les groupes "shoegaze" (en français on dit "pataugas", haha...), Slowdive fut certainement un des plus importants, et ce malgré une carrière écourtée (1990-1995), victime de son insuccès en pleine Oasismania.

Best of Slowdive: (par ordre alphabétique)

Alison, Souvlaki
- Ambient guitar, demo
Avalyn I Avalyn IISlowdive, EP
- Ballad of sister SueErik's songJust for a day
Blue skied an' clearPygmalion
- Catch the breeze, Just for a day
- Changes, demo
Crazy for youPygmalion
Good day sunshine5 EP, EP
- In mind, 5 EP, EP
J's heavenPygmalion
- Machine gun, Souvlaki
Melon yellowSouvlaki
MirandaPygmalion
Missing you5 EP, EP
Moussaka chaos (retake de "Souvlaki space station"), Outside your room, EP
RuttiPygmalion
ShineHolding our breath, EP
Sing, Souvlaki
Souvlaki space stationSouvlaki
Spanish airJust for a day
TrellisazePygmalion
When the sun hitsSouvlaki

Bonus: Golden hair (Syd Barrett cover, version live 2014)

jeudi 5 mai 2016

St. G.




On s'était quittés avec Oliveira et sa maison, construite par un disciple de Le Corbusier, eh bien Le Corbusier, le revoilà dans l'Architecte de Saint-Gaudens de Julie Desprairies et Serge Bozon. En attendant de voir le film, on peut déjà écouter la très belle BO composée par Mehdi Zannad (Fugu), lui-même architecte et qui joue ici le rôle de Le Corbusier, lequel avait imaginé, en 1945, un projet pour le développement urbanistique de Saint-Gaudens, projet "de cité joyeuse, mêlant bâtiments, fonctionnalité et bonheur de vivre et de travailler ensemble", ce qui ne pouvait qu'inspirer Julie Desprairies, l'auteur déjà des chorégraphies de Mods.

vendredi 1 avril 2016

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"Flying", Death In Vegas, 1999.

En avril la vie (d'un blog) ne tient qu'à un fil...

jeudi 31 mars 2016

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Visite ou Mémoires et confessions de Manoel de Oliveira (1982).

Ma maison.

Au lendemain de la révolution, les ouvriers occupèrent l'usine de passementerie qu'Oliveira avait héritée de son père. Pour payer les salaires, ils vendirent la marchandise puis les machines. Oliveira se trouva ruiné car, afin de remodeler et de moderniser l'usine, il avait emprunté beaucoup d'argent avant la révolution, hypothéquant ses biens immobiliers dont la villa qu'il avait fait construire en 1941, par un élève de Le Corbusier, José Porto. Il fut contraint de la vendre. Avant de quitter les lieux, il tourna ce film, dont trois copies seulement furent tirées, toutes trois mises sous scellés. Le film ne devait être vu qu'après la mort du réalisateur.

[...] Une maison, c'est une relation intime, personnelle, où se trouvent des racines. La maison que j'ai filmée dans Mémoires et confessions avait été faite pour moi. Je m'étais adressé à un ami architecte, José Porto, qui avait étudié en France du temps des grands architectes, Le Corbusier, Perret. Il avait une très bonne formation.
... j'ai suivi de près le développement de son dessin et ce dessin a été recommencé trois fois. Le premier projet était un peu monumental. Il s'est réduit dans le suivant... le troisième projet, à ma demande, était plus modeste. C'était pendant la guerre. Je me suis marié en 1940. J'avais pensé à faire construire cette maison avant mon mariage déjà, mais elle n'a été finie qu'après. De nombreuses difficultés avaient surgi à cause de la guerre, et la construction a pris du temps.
... la maison était, pour son époque, de conception très hardie. L'architecte était d'ailleurs content de trouver en moi un client radicalement différent de tous les autres, qui ne laissent en général que peu de liberté. Mais il était difficile de trouver le bois, le chêne. Il y a, par exemple, une fenêtre de sept mètres de long. Il fallait que le bois ait douze centimètres d'épaisseur et c'était difficile à trouver. Heureusement, nous sommes tombés sur une scierie qui avait, par hasard, ce bois car le bois doit être bien sec sinon il laisse tomber le tanin et ça fait des taches. On se sert beaucoup du tanin dans les fûts d'eau de vie, des fûts de châtaignier vert, car l'eau de vie en ressort, après un an, dorée grâce au tanin.
Revenons à la maison. Elle se trouve à Porto à deux kilomètres de la mer, dans le quartier de la Foz du Douro, le mot foz désigne en portugais l'embouchure d'un fleuve. Elle a une forme circulaire, avec un axe central et tout se dirige vers cet axe. Il n'a pas été facile de l'aménager parce que José Porto, l'architecte, est parti au Mozambique travailler à l'urbanisation avant d'avoir terminé notamment la décoration. Et j'ai eu des difficultés, pour les tapis, par exemple, car les formes étaient bizarres. Comme José Porto travaillait pour les Ingénieurs Réunis, cette société m'a indiqué un autre architecte, Viana de Lima (par la suite, il a acquis un certain renom et il a travaillé avec Niemeyer pour un hôtel à Madère). Les deux styles étaient très différents et ça m'a posé encore quelques problèmes. Mais ça a été une réussite. Par la suite, les étudiants en architecture, avec leur professeur, sont souvent venus la voir, presque chaque année... (in Antoine de Baecque, Jacques Parsi, Conversations avec Manoel de Oliveira, 1998)

Sur Visite ou Mémoires et confessions, lire dans le dernier numéro de Trafic le texte de Pierre Léon: "Trois jours à Cadix ou les Vaincus".

jeudi 24 mars 2016

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Toujours aussi génial Echenoz:

"[...] Tausk n'ayant pas pris en charge son retour en taxi, Pélestor marche jusqu'au métro Rome. Suivons-le. Il marche en regardant ses pieds comme d'habitude, un peu de ce qui les environne et là tout l'y désole. Une carte à jouer perdue, par exemple, seule derrière le kiosque à journaux de la place Prosper-Goubaux. Ça n'a l'air de rien à première vue, une carte égarée, n'empêche que ça ruine la carrière et l'avenir d'une cinquantaine d'autres qui la pleurent sinon la maudissent, ne pouvant plus servir à rien, se retrouvant sans emploi à cause d'elle et sur le sort desquelles s'attriste Pélestor.
Les jambes d'une femme qui passe, ensuite. On oublie trop souvent que les jambes des femmes leur sont également utiles pour avancer: on les tient tellement pour des objets d'art qu'on tend à négliger cet usage fonctionnel. Or, découvertes et disgracieuses, celles qu'aperçoit Pélestor non loin de ses propres pieds posent une question réelle: si les moches ne servent plus qu'à l'exercice de la marche, dès lors pourquoi les montrer? Cette pensée le désole et, plus encore, l'idée coupable de l'avoir conçue le navre, l'oppresse à l'excès, pour adoucir ce phénomène il extrait de sa poche un tout nouvel étui de gélules apaisantes, va pour l'ouvrir, mais.
Mais à ce propos, Pélestor aimerait qu'on lui explique pourquoi, lorsqu'il ouvre une boîte neuve de médicaments, c'est toujours du mauvais côté: celui de la notice d'utilisation pliée sur les pilules, comprimés ou gélules et qui fait barrage à ceux-ci, de sorte que Pélestor doit chaque fois refermer la boîte pour la rouvrir de l'autre côté, où la dose est en libre accès. Ce phénomène paraît inévitable, comme une tartine chue tombe toujours du côté confiture, sous l'effet d'une malédiction qui se poursuit même après la première ouverture de la boîte: chaque fois qu'il y a recours ensuite c'est toujours la notice qui se présente, la notice et la notice encore. Une solution consisterait à se débarrasser de cette foutue notice, d'autant plus que Pélestor la connaît par c
œur et qu'elle ne sert à rien, mais on ne sait jamais.
Il n'a, de toute façon, pas de verre d'eau sous la main pour avaler sa drogue, aussi diffère-t-il cette opération, descend-il dans le métro Rome qui est un grand parallélépipède rectangle, seule station non voûtée du réseau souterrain. La rame qui arrive est pleine. Pélestor doit se tenir debout, ce qui est éprouvant mais, pour des raisons de microbes, germes, virus et autres bactéries, il est exclu de se tenir aux poignées ou aux barres disponibles. Il faut faire un effort pour se maintenir en équilibre, Pélestor danse sur place et sans méthode, allant et venant au bout de ses pieds jusqu'à ce que la rame se déleste à Barbès-Rochechouart et qu'un siège se libère: strapontin individuel, en principe idéal. Mais comme il est aussi exclu d'occuper un siège chauffé par quelque anonyme fessier, Pélestor doit attendre qu'il recouvre une température normale. Et puis enfin assis, de plus en plus oppressé, il va rechercher en dernier recours ses gélules dans sa poche: il se passera d'eau, tant pis. Tirant sur sa langue, sur ses joues, Pélestor tente d'accumuler assez de salive dans sa bouche pour faire passer le médicament, il doit s'y reprendre à plusieurs reprises avant d'obtenir le volume nécessaire. Mais entre-temps la capsule a fondu contre son palais, c'est d'un goût dégueulasse, c'est la merde complète." (Jean Echenoz, Envoyée spéciale, 2016) 

vendredi 18 mars 2016

90's




  Over my head, Aztec Camera, 1990.

25 albums - les miens - des années 90: (par ordre alphabétique, un par groupe ou artiste)

- Bandwagonesque, Teenage Fanclub, 1991
The Contino sessions, Death In Vegas, 1999
- Deserter's songs, Mercury Rev, 1998
- Drift, The Apartments, 1993
- The fawn, The Sea And Cake, 1997  
- For keeps, The Field Mice, 1991
- Frestonia, Aztec Camera, 1995
- Gideon gaye, The High Llamas, 1994
- Good humor, Saint Etienne, 1998
- Homeless house, John Cunningham, 1998
- Jordan: the comeback, Prefab Sprout, 1990
- Ladies and gentlemen we are floating in space, Spiritualized, 1997
- Le manteau de pluie, Jean-Louis Murat, 1991
- Mezzanine, Massive Attack, 1998
- Painful, Yo La Tengo, 1993
- Peng!, Stereolab, 1992
- Pygmalion, Slowdive, 1995
- Shleep, Robert Wyatt, 1997
The soft bulletin, The Flaming Lips, 1999
- Tigermilk, Belle And Sebastian, 1996
- TNT, Tortoise, 1998
- Under the western freeway, Grandaddy, 1997
- Vauxhall and I, Morrissey, 1994
- Vivadixiesubmarinetransmissionplot, Sparklehorse, 1995
- Work and non work (compilation), Broadcast, 1997

Oui je sais, il manque Radiohead, Nirvana, R.E.M., Portishead, My Bloody Valentine, Pavement, PJ Harvey... et aussi Björk, Blur, Beck (et non Bock, Beer, Beurk, hé hé).

samedi 12 mars 2016

Do ré mi do

Vu Deux Rémi, deux de Pierre Léon. Son film le plus coloré (à dominantes rouge orangée et bleue), chaleureux et mélancolique, le plus enjoué (enfin je pense, je ne les connais pas tous, une rétro est d'ailleurs à venir: "Pierre Léon, le mystère s'épaissit"...), c'est une comédie, et comme souvent dans les meilleures comédies, traversée d'inquiétude, que le cinéaste pointe par petites touches tout du long. Mais par où commencer? Les chats? Pourquoi pas, il y en a plein le générique. Et plein le film. Un qui ronronne, quand il est en bonne compagnie (Bernard Eisenschitz), un qui ronchonne, parce qu'il se fait du souci pour les autres (Jean-Christophe Bouvet), un qui "brahmsonne", au piano une pièce à quatre mains avec sa maman (Serge Bozon)... Il y a aussi une jeune et jolie féline (Luna Picoli-Truffaut) qui se déplace, silencieuse, sur la pointe des pieds (ce qui lui donne un côté "Panthère rose") quand elle espionne (à la manière de sa mère - ou de sa tante je ne sais plus - dans l'Amitié, le premier film de Bozon) le double, très sûr de lui, de son petit chat à elle, Rémi (Pascal Cervo), qu'elle aime d'amour tendre bien qu'il soit du genre renfrogné, autant dire peu sociable. "Il a pas l'esprit d'entreprise" dit le gros matou Bouvet à propos de celui qui refuse d'aller boire un verre avec ses collègues du "Chat va bien" - une boîte de counseling pour chats! -, préférant se promener dans la ville, anonyme (la nuit tous les chats sont gris), pour finalement, une fois rentré chez lui, se mettre à chanter du Bruant. Bref, un drôle de chat, pas drôle du tout mais très attachant, parce que plus vrai, plus sincère, alors que bien sûr, aux yeux de la société, celle d'aujourd'hui qui prône la performance, c'est l'autre Rémi, le double, visiblement plus efficace (son regard est plus malicieux), qui s'impose, occupant la place et, dès lors, reléguant encore plus l'original dans la marge.
Donc les chats. Avec ce que cela suppose de grâce et d'élégance, ce dont le film ne manque pas... on peut même dire qu'il en regorge. C'est la part musicale (ou mystérieuse, c'est pareil) du cinéma de Pierre Léon. D'aucuns parleront de sa part biettienne, qui ne se limiterait pas aux jeux de mots et autres plaisirs de la langue. Oui forcément. Quoique. Si l'on compare Deux Rémi, deux et par exemple Saltimbank, le dernier film de Biette, auquel on pense inévitablement, la musicalité n'est pas la même. Chez Léon, c'est plus souple, plus mélodieux, j'allais dire plus russe, de sorte que les pas de côté (je n'ai pas dit les entrechats) restent équilibrés, fragiles mais équilibrés, alors que chez Biette, c'est en même temps, et paradoxalement, plus relâché et plus nerveux, les pas de côté ont quelque chose de l'à-coup, ce qui rompt parfois l'équilibre. Ecrivant cela je pense à l'image du lapin dont recourt Léon (Bozon parlait lui d'écureuil) pour évoquer la façon chez Biette de conduire un récit, qui favorise les arrêts, aux aguets, et les fuites, par la tangente, qui fait qu'on ne repasse pas à l'endroit prévu. Chez Léon non plus - ça reste imprévisible - mais l'écart est moins grand et, quel que soit le saut, on retombe toujours ses pattes. Comme les chats.
Quant à la musique... Do ré mi do... à la fois une ouverture (une entrée de gamme), simple comme une comptine, et, déjà, contenue dans ces quelques notes, toute la portée du film (au sens musical), avec ses respirations, ses silences, ses "hauteurs", contraints bien sûr (du point de vue économique mais pas que, il y a un vrai choix esthétique), qui donne au film ce côté doux et apaisé, à l'image des petites boîtes à musique qu'on y entend ou du "combat" final entre les deux Rémi, mélange de judo et de tango. C'est ce qui rend le cinéma de Pierre Léon si rare et si mystérieusement évident, comme si le cinéaste, à l'instar de Bozon sur le miroir d'eau (ça se passe à Bordeaux), pénétrait dans son film, lui aussi, les pieds nus dans la brume, le regard rafraîchi, prêt à s'émerveiller, à la manière d'un enfant - c'est l'aspect Arrieta, un autre cinéaste-oreille, la différence étant que pour Léon il lui faut en plus abandonner ses bagages (sur le cinéma, la littérature, Dostoïevski et son Double...), les déposer au seuil du film, oublier toute cette culture qui, à l'heure de tourner, vous encombre plus qu'autre chose, pour n'en garder que des traces, des empreintes (de chat?), qui vont parcourir le film, en pointillé et sans véritable direction, au sens fléché du mot. C'est à ce prix qu'on fait les plus beaux films. Est-il besoin d'ajouter que Deux Rémi, deux est de ceux-là...

mercredi 9 mars 2016

The Field Mice


Michael Hiscock, Annemari Davies, Mark Dobson,
Bobby Wratten et Harvey Williams (de g. à d.)


Ah! The Field Mice... le plus beau fleuron du label Sarah Records (1987-1995) qui fut en matière d'indie pop (on y trouve également St. Christopher, Another Sunny Day, Heavenly, East River Pipe...) l'équivalent anglais du célèbre Postcard Records (1980-1981) d'Alan Horne, établi à Glasgow. The Field Mice, cinq "mulots" trop vite disparus, même si l'aventure continua avec Northern Picture Library puis Trembling Blue Stars, les deux autres projets de Bobby Wratten...

Best of The Field Mice: (par ordre alphabétique)

Bleak, The autumn store part two (single), 1990
- Canada, Skywriting, 1990
ClearerSkywriting, 1990
Five momentsFor keeps, 1991
- Freezing point, For keeps, 1991
Holland streetSo said Kay (EP), 1990
I can see myself alone forever, 1989
Indian oceanSo said Kay (EP), 1990
- I thought wrong, 1990
It isn't foreverSkywriting, 1990
- Let's kiss and make up, Snowball, 1989
- Letting go, Snowball, 1989
- Loveless love (The Feelies cover), 1989
Missing the moon, 1991
- Other galaxies, Waaaaah! (compilation), 1991
QuicksilverSo said Kay (EP) 1990
Sensitive, 1989
- Song sixThe autumn store part two (single), 1990
This is not hereFor keeps, 1991
- Tilting at windmills, For keeps, 1991
TriangleSkywriting, 1990
The world to me, The autumn store part one (single), 1990

Bonus 1: John Peel session ("Anoint", "By degrees", "Fresh surroundings", "Sundial") diffusée à la BBC le 23 avril 1990.

Bonus 2: The Field Mice au Dome Tufnell Park (21 novembre 1991).


samedi 20 février 2016

[...]

Vu Right now, wrong then, le dernier Hong Sang-soo (son 17e long en 20 ans). Peut-être son film le plus limpide pour ce qui est de la disjonction. Parce que le cinéma de HSS est un cinéma de la disjonction. Et en cela parfaitement contemporain. La disjonction en tant que structure masquée, désarticulée, qui fait d'une même histoire deux histoires ressemblantes et différentes. D'un même personnage deux personnages, l'un pas tout à fait honnête, l'autre peut-être trop. Qui fait surtout de la rencontre, thème hongien par excellence, et spécialement la rencontre amoureuse (il y a une affiche de Boy meets girl dans le café que tient l'amie de Heejeong), autre chose que la classique adresse à l'Autre, via la parole (c'est ce qui distingue Hong Sang-soo de Rohmer, même si le film ici n'est pas sans rappeler le chapitre "Mère et enfant, 1907" des Rendez-vous de Paris). Car si le sexe se fait de plus en plus rare chez Hong, le soju, lui, coule toujours à flots. Signe que la parole se résume aujourd'hui à un pur blablabla, autant dire à une forme de jouissance, celle de l'idiot auquel équivaudrait le sujet saoul (ivresse de la jouissance/jouissance de l'ivresse). Sauf qu'il y a deux histoires. Dans la première ("Wrong now, right then"), la jouissance prime (on boit jusqu'à plus soif et Ham triche avec Heejeong), la rencontre est ratée; dans la seconde ("Right now, wrong then"), la parole joue encore de sa fonction signifiante (qui pousse Ham à se mettre littéralement à nu), la rencontre a lieu...

Vu Right now, wrong then, le dernier Hong Sang-soo (son 17e long en 20 ans). Peut-être son film le plus limpide pour ce qui est de la disjonction. Parce que le cinéma de HSS est un cinéma de la disjonction. Et en cela parfaitement contemporain. La disjonction en tant que structure masquée, désarticulée, qui fait d'une même histoire deux histoires ressemblantes et différentes. D'un même personnage deux personnages, l'un pas tout à fait honnête, l'autre peut-être trop. Qui fait surtout de la rencontre, thème hongien par excellence, et spécialement la rencontre amoureuse, autre chose que la classique adresse à l'Autre (via la parole). Car si le sexe se fait de plus en plus rare chez Hong, le soju, lui, coule toujours à flots. Signe que la parole se résume aujourd'hui à un pur blablabla, autant dire à une forme de jouissance, celle de l'idiot auquel équivaudrait le sujet saoul (ivresse de la jouissance/jouissance de l'ivresse). Sauf qu'il y a deux histoires. Comment les faire tenir ensemble, au-delà même du blablabla? Par le regard. Dans la première, la rencontre est ratée parce que c'est vu du côté de l'homme, avec ce que cela suppose de pragmatique (séduire une jeune femme pour occuper sa journée - Ham est arrivé à Suwon un jour trop tôt); dans la seconde, la rencontre a lieu parce que c'est vu du côté de la femme (et de sa solitude) avec ce que cela suppose de transcendant (faire de l'éphémère - que représente la rencontre - une véritable expérience, promesse d'avenir).

mardi 9 février 2016

Prefab Proust

Les disques rayés de François Gorin: Prefab Sprout et Paddy McAloon, je me souviens...

2010.

J'ai rencontré Paddy McAloon en 1985 et vu tout de suite en lui une sorte de frère. Pas génétique (j'en ai déjà un): spirituel, musical et par chance, musicien. Mais ce sentiment confus de fraternité, je l'avais déjà ressenti en écoutant le premier single de Prefab Sprout trois ans plus tôt. Comment pouvait-on se présenter avec un nom pareil, sous une pochette assez bizarre, évoquant l'équilibre instable en blanc et noir? Ici la presse musicale anglaise, dévorée chaque semaine, avait son rôle à jouer. Il suffit d'un coup de trompette et j'achetai "Lions in my own garden (Exit someone)" sans faire attention à ce que faisaient les premières lettres de chaque mot du titre (y compris les deux entre parenthèses). Plus tard j'ai appris que Limoges était le nom de la ville où vivait l'ex de Paddy après la rupture évoquée par la chanson. Hey, I'm sorry to dwell on the past... I'd rather say nothing at all... Ah, cette manie de s'excuser de parler, si touchante (et assez costellienne). Le chant et l'harmonica de McAloon sont du genre fiévreux. Mais le morceau n'est pas vraiment de porcelaine. Donc un petit caillou dans mon jardin, exit Limoges. Le jeu sur les mots dénote un jeune homme aussi tortueux qu'ingénieux - dans la conception. La manière dont il délivre son aubade est au contraire d'une franchise désarmante. Et voilà déjà tout le charme ambivalent que va développer sa musique. Sur le trot d'essai de "Lions", McAloon, son frère Martin et sa copine Wendy (le groupe est alors un trio), joue un folk-rock sucré-salé, poids léger, dont on ne saurait prédire la suite. On peut juste apercevoir ce que Paddy tient de son père (Bacharach) et de sa mère (Dylan, à moins que ce ne soit l'inverse). And I'm pounding out messages loud on a drum... the rumours have started that we are both young... L'envie de crier d'un côté, la bonne éducation de l'autre et toutes les tournures de style entre deux. Prefab est né, j'étais là, c'est toujours aussi émouvant.

Il m'est facile de sortir Swoon de l'étagère en faisant glisser la tranche grise et luisante, révélant peu à peu son brouillard vert gazon et chair (il faut ensuite déplier la pochette verticalement pour retrouver cette image troublante, une tête de femme en extase, une autre d'homme plus bas). Mais le contenu de l'album reste, lui, obstinément collé à l'année où j'ai passé des heures, des jours, des semaines, à emprunter ses chemins sinueux, à me demander parfois où ils menaient, et pourquoi on ne les avait pas débroussaillés pour en faire un jardin plus net... Une fois admise l'absence de pop-songs roulantes et bien huilées, on pouvait s'enivrer jusqu'à plus soif de ses formes, tours et contorsions. Quand Paddy McAloon vous faisait l'effet de trop se tortiller dans le costume encore un peu grand pour lui de petit maître du musical (on apprenait alors à écrire le nom de Stephen Sondheim et à le répéter d'un ton désinvolte alors qu'on n'avait pas entendu une traître note de ce monsieur), quand le tempo donné par les rebonds d'un ballon de basketball (idée juvénile, assez drôle) finissait par vous agacer les nerfs, il y avait toujours le refuge de "Ghost town blues". Pas vraiment la carte d'identité du premier Prefab Sprout. Un genre de country-ska, piano bastringue et pedal-steel. J'y entendais l'écho de "Barrytown", le joyau de la couronne Pretzel logic. Mais aussi près des Specials (ou du "My Girl" de Madness) que de Steely Dan. Oh Anne... Garla-a-and... you can't call this heartbeat a man... Qui donc était Anne Garland? Un nom qui sonnait bien. I know the mayor of this hysterical town... De quelle ville parle-t-il? Prefab Sprout s'est formé à Newcastle. En 1984, il n'y avait pas de scène à Newcastle. Dans cette Angleterre-là, les nouveaux groupes arrivaient des nuages. La période n'est pas réputée pour avoir produit du mouvement, c'est pourtant celle dont les disques enfin me collaient tout de suite à la peau, et n'en partiraient plus jamais.

La préciosité congénitale des chansons de McAloon serait sans doute insupportable si ne s'y mêlait à tous les coups un son venu des tripes - et tant pis si ce même son retentit parfois en sourdine, ou qu'on ne veut pas l'entendre. A tous les coups, je dis bien. Même ses ballades anachroniques de troubadour genou en terre ne sentent pas l'eau de rose. La fleur, il l'a cueillie à mains nues et sa tige épineuse lui blesse le gras du pouce et les phalanges. Pas assez pour ceux qui aiment le goût du sang et des larmes? Cruel is the gospel that sets ourselves free... then takes you away from me... Quand Paddy compare sa complainte à un blues de Chicago, il est parfaitement sincère. Tant mieux si sa gêne l'oblige à le dire, le rouge au front: there is no Chicago urban blues... more heartfelt than my lament for you... Je le croyais. Il parlait avec ses mots, ne faisait pas semblant d'être ce qu'il n'était pas. Comment un gars de la moyenne bourgeoisie blanche de Witton Gilbert (comté de Durham) peut-il exprimer son vague à l'âme? Avec des ronds de jambe: I'm a liberal guy, too cool for the macho ache... with a secret tooth for the cherry on the cake... et un vocabulaire désuet: but Lord, if he's smooching with you... Je connaissais "Cruel" par cœur et ses phrases me reviennent sans effort, coquetteries incluses. Qui portait encore des jupes plissées en 1984? Ces confessions d'un autre âge, poésie candide et perverse, me retenaient par le bras, la voix n'avait rien de remarquable, elle sonnait juste, en s'adressant à l'auditeur de la chanson plus qu'à la destinataire du message. McAloon avait trop de réserve et de distance pour se voir en pop-star. Mais il a dû en rêver, tout de même, et cet adolescent-là, cet enfant curieux qui voulait être de son siècle et s'en abstraire aussi, va hanter durablement les albums de Prefab Sprout. Son langage était heurté, plein de cailloux dans la bouche. Il offrait sa contribution to urban blues, la paume ouverte.

Ce que me fait "Bonny", cinquante groupes de trash metal alignés en bataillon peuvent toujours essayer, ils n'y arriveront jamais. Allez, plus fort, les gars, je n'entends rien. Dans "Bonny", j'entends tout depuis le début et ça va durer toujours. I spend the days of my vanity... I'm lost in heaven and I'm lost to earth... Paddy McAloon dit avoir écrit ça à 17 ans, c'est-à-dire en 1974. Dix, onze ans après, bien des vagues ont passé, la chanson verte a mûri, sans doute à peine changé, et elle sonne au-delà de ce que l'adolescent devait imaginer. Thomas Dolby, ce n'est pas le premier nom qui venait à l'esprit pour faire équipe avec Prefab Sprout. Qu'allait faire le Professeur Nimbus du synthé new wave chez les hobereaux pop de Newcastle? Réponse: l'architecte d'intérieur. Sans lui, Steve McQueen serait le meilleur album du groupe. Avec lui aussi. "Bonny" est une folk-song à étages. Dolby lui donne de l'espace, ouvre des fenêtres et la voix de McAloon n'a jamais porté comme ça. Quand il la tend, les veines du cou se voient, les poings se serrent, all my silence and my strained respect... missed chances and the same regrets... kiss the thief and you save the rest... all my insights from retrospect... Toujours ce goût des aspérités sonores, des phrases qui claquent comme des élastiques et tordent un peu les boyaux. Pendant que Paddy bat la campagne des sentiments, mine de rien, Thomas Dolby lui fait la courte échelle. On ne sait plus si les mots portent la mélodie ou l'inverse. Le jeune homme n'en finit pas de découper le temps, I count the minutes since you slipped away... I count the hours that I lie awake... I count the minutes and the seconds too... all I stole and I took from you... Et lui, le temps, ne trouve rien d'autre à faire que s'arrêter. Peine perdue, Bonny n'habite plus ici. Les mots ne nous tiennent plus, soldats brisés. Un jour, j'arrêterai peut-être avec les montagnes russes de "Bonny". Trop dangereux pour le cœur, ces petites choses-là.

Sony s'appelait CBS à l'époque et ils ont tout essayé avec "When love breaks down": single, maxi, double EP, re-single, etc. Ils y croyaient, à Steve McQueen, même s'il avait fallu le rebaptiser Two wheels good pour les Américains, qui ne reconnaissaient pas du tout l'acteur de Bullitt sur la pochette de l'album. Prefab Sprout (mais ce nom, bon sang!) devait faire partie des objectifs maison, comme on le dit poétiquement. Posant en marcel et chapeau sur fond vert-de-gris, Paddy McAloon a l'air de sortir d'un film russe des années 20. A sa deuxième tentative, "When love breaks down" a fait n°25 dans les charts britanniques. Pourquoi n'est-il pas monté plus haut? Mystère et bubblegum. D'autres mèches en vogue balayaient tout cela, sans doute. Il y a pourtant là du souffle, une mélodie solaire, un refrain pour la mémoire. C'est le premier tribut de McAloon au songwriting classique. Il aspire au confort douloureux du paradis pop. Chatouiller les chevilles de Bacharach, de Brian Wilson. Coudoyer un jour, qui sait, Stevie Wonder ou Paul McCartney. Pourquoi pas tout de suite? C'est dans la tension vers l'idéal qu'il excelle et touche au-delà de ce qu'on pouvait attendre alors d'un groupe pop anglais des années 80. Le son bien sûr est irrémédiablement daté. Ce petit mot ne sent jamais très bon dans la bouche d'un critique, mais la nostalgie lui donne une autre saveur. C'était le son du moment, la chanson appartient aussi à ce moment, comme les choses vécues, partagées, les gens qu'on rencontrait, aujourd'hui souvenirs en désordre. When love breaks down, the things you do... to stop the truth from hurting you... Ces mots jetés au ciel gris parlaient si bien pour nous. The sweet september rain... Dolby fait des trous d'air là où le synthé pouvait plomber le mouvement. Pour l'anecdote, les Sprout ont désormais un batteur, Neil Conti. Le frère Martin joue de la basse. Les vocalises de Wendy font de la buée. Pour la suite de l'histoire, on patientera un peu.

2015.

Il y a quelques années, Paddy McAloon, devenu presque aveugle, s'est laissé pousser une longue barbe blanche. Il mutait alors en Moondog et on s'est souvenu qu'il y avait une chanson de ce nom sur Jordan: the comeback, sa formidable pièce montée de 1990. On peut réécouter dans tous les sens "Moon dog" (en deux mots) et décortiquer le texte imprimé sur le livret: les références à Louis Hardin ne sont pas flagrantes. Si notre viking favori est présent c'est en creux, au même titre que Laïka, la chienne envoyée dans l'espace par les Russes. Il y a des bip électroniques et des plages de synthé pareilles à celles qu'on avait appris à détester dans les années 80, celles de l'invasion de la pop par le Fairlight. Mais tout cela appartient désormais à l'histoire. J'ai du mal aujourd'hui à comprendre le mouvement de recul ressenti aux premières écoutes de Jordan. Le fait que d'autres embouchaient les trompettes pour Prefab Sprout y était-il pour quelque chose? L'attente exagérée? L'ambition démesurée de l'album, peut-être. Mais c'est ainsi qu'il fallait aussi aimer Paddy: dans la grandeur parfois dérisoire de ses lubies. Il y avait beaucoup sur Jordan, il y avait trop, sous une jaquette aquatique et moche. Mais que de splendeurs! En y replongeant, je réalise que j'ai dû, toutes réserves à part, l'écouter en entier des dizaines de fois. De la tension palpable dans "Looking for Atlantis" au chœur élégiaque de "Doo-wop in Harlem"... Les temps faibles aidant juste à respirer. Quelques perles ruissellent comme au premier jour. En équilibre au bord du kitsch. "We let the stars go"... l'importance qu'avait encore la voix susurrée de Wendy Smith. Et ce "Moon dog", donc. Nouvel épisode de la quête d'apesanteur qui occupait les jours et les nuits de Paddy McAloon. The world was younger then - in bed asleep by ten... Oui, le refrain remet les pieds dans le plat. Mais quelle odyssée en quatre minutes! Et juste après vient le manifeste ultime du romantisme prefabesque...

J'essaie encore de me souvenir de quoi j'en voulais à Paddy McAloon. De péter dans la soie? De rêver d'un impossible cross-over, entre Christopher Cross et Stevie Wonder, faute de tutoyer Cole Porter et Gershwin? Jordan: the comeback est manifestement conçu comme un musical, où l'enchaînement des titres est aussi soigné que la musique elle-même. On serait pourtant bien en peine d'y trouver un fil narratif, encore moins une histoire. Il y a des thèmes, avoués par l'auteur himself: Dieu, l'Amour, la Mort, Elvis. Et pourquoi pas la voix de Jacques Chancel dans tout ça? A défaut, McAloon trafique la sienne pour annoncer: Hi... this is God here... Voilà un garçon qui ne manquait pas d'air. C'est au début de "One of the broken". Celle-là, elle ne m'a jamais lâché. Longtemps après, en panne de came Prefab, j'ai racheté Jordan en vinyle – et constaté avec surprise que c'était un simple et non un double, comme je le croyais. Puis j'ai trouvé un EP où cette chanson languide, avec son passage en faux blues, se détachait mieux encore. Je me suis remis à l'écouter frénétiquement. Comme personne, le jeune duc de Durham manie l'humour catholique: talking to me used to be a simple affair... Moses only had to see a burning bush and he'd pull up a chair... pour l'instant d'après, s'arracher la chemise à la place du cœur: sing me no deep hymn of devotion... sing me no slow sweet melody... sing it to one, one of the broken... and brother, you're singing it to me... Bizarre comme c'est cet air-là, non son "Wild horses", qui me fait penser au "Wild horses" des Stones, si peu biblique en surface. Bon, c'est malin, je jouais hier du suspense avec "All the world loves lovers", qui me tire une larme à chaque fois, et voilà que je l'oublie en route. A elle seule, avec les promesses habituelles mises à l'envers dans une quête illusoire d'absolu, mais extatique et la voix alors se casse, elle engloutissait, magnanime, les faux pas et pas de côté faits de Langley Park à Memphis.

On ne peut pas dire que Prefab Sprout ait jamais été à la mode. Leur moment d'exposition maximale a coïncidé avec les singles "Cars and girls" et "King of rock'n'roll", qui faisaient faire la grimace (le second surtout) aux fans de la première heure. L'aile de la gloire pop les a effleurés en Grande-Bretagne, mais le passage à la Cigale en tournée Jordan, cinq ans après l'Eldorado (deux concerts seulement, une misère!), de ce groupe d'ailleurs pas franchement taillé pour la scène, était encore une aimable curiosité. Quand McAloon refait surface après sept ans d'une absence cachant deux ou trois grands projets tués dans l'œuf, plus personne ne l'attend. Les plus bienveillants, les plus aventureux, glissent un orteil dans l'eau bleu nuit d'Andromeda heights, la trouvent tiédasse et passent leur chemin. Tant pis pour eux. Le malentendu guettait depuis un bail, tapi dans l'ombre. "Electric guitars", en ouverture, accrédite l'idée d'un songwriter piégé par le démon de la méta-pop, effaçant sa propre expérience derrière la légende des aînés pour signer sans malice une chanson d'ex-Beatle (mieux que "When we were fab"). Le trompettant "A prisoner of the past" vise les charts et trouve autre chose. La production ronflante de Calum Malcolm lisse l'ouvrage et le pare de dorures. Et pourtant... une fois dans le bain, on n'en sort plus. Sa mousse violonneuse, limite easy listening, masque la même quête de perfection pop qui dévore littéralement Paddy McAloon. Elle n'a que faire des fautes de goût, et ses saxos trop suaves (comme parfois chez Van Morrison) ne gâchent rien. La magie perce aux moments improbables et sous des titres dissuasifs: "Life's a miracle" et son pont lumineux (and if the dead could speak I know what they would say...), "Avenue of stars" levant longuement son rideau de velours simili-Broadway pour éteindre ensuite trop tôt ses volutes clignotantes... Chez McAloon, un pâtissier viennois cohabitait avec un barde irlandais. Leur alliance me fascine à jamais...

Plus rien à perdre au point où on en est. "Swans", neuvième titre de l'album Andromeda heights, est une chanson simplement sublime. A peine écoutée elle a glissé vers ailleurs, le lac de beauté pure où vivent les parfaites chansons pop, le reflet du couchant sur ses plumes. Au point où j'en étais alors avec le rock et ses raideurs dogmatiques, il n'y avait plus rien à cacher. "Swans" en fondant révélait mon cœur de midinette - il n'était pas très loin caché. 1997-98. Un printemps bien arrosé. La raison, l'expérience, la vie, s'opposent absolument à cette vision d'un monde partagé entre les cygnes et les renards. Swans and their partners... stay faithful forever... or die on the water... Mais c'est une chanson, elle a tous les droits, y compris celui d'être irréaliste, idiote et symbolique. A peine a-t-on réalisé ce qu'elle nous racontait, que sa tournure mélodique emporte tout. Swans, effortlessly beautiful, take care... you ought to be aware of foxes hiding... go on, there's time for you to get back to his side... while I forget I ever saw you gliding... Cette élégance pâmée au bord du ridicule me tue. Coïncidence troublante, j'étais en mode renard. Bien que n'ayant nullement l'impression de mener quelque agneau que ce soit à la boucherie. Peut-être avais-je précisément besoin de ce refuge idéal, de cette utopie mielleuse, de frotter le cruel ordinaire de la trahison au plumage trop blanc de ces cygnes au ralenti. "Swans" suffirait à faire du mal-aimé, mal-connu, Andromeda heights, une étoile de plus dans la constellation Prefab Sprout. Il y a encore le regain d'énergie de "The fifth horseman" et la suspension spatiale de "Weightless" (I feel like Yuri Gagarin...). Pour finir par ce curieux morceau qui donne son titre à l'album, château en Espagne ou dépliant immobilier. McAloon tel qu'en lui-même, à la fois hermétique au succès et au culte, n'ayant ardemment souhaité ni l'un ni l'autre, et perpétuellement tendu comme un fil trop humain dans sa quête sans fin ni mesure.

vendredi 5 février 2016

[...]




C'est bō le sumo. Hakuhō (à gauche) contre Terunofuji, le 20 mars 2015, lors du tournoi de printemps (Haru basho) d'Osaka.

"Ces lutteurs forment une caste; ils vivent à part, portent les cheveux longs et mangent une nourriture rituelle. Le combat ne dure qu'un éclair: le temps de laisser choir l'autre masse. Pas de crise, pas de drame, pas d'épuisement, en un mot pas de sport: le signe de la pesée, non l'éréthisme du conflit." (Roland Barthes, L'Empire des signes, 1970)

Il y a aujourd'hui en activité trois yokozuna (rang le plus élevé que peut atteindre un lutteur de sumo), tous originaires de Mongolie. Le plus connu c'est Hakuhō, promu en 2007, l'un des plus grands "sumos" de l'ère moderne (avec les célèbres champions de l'île d'Hokkaido que furent Taihō - le plus grand de tous? - dans les années 60, Kitanoumi dans les années 70 et Chiyonofuji dans les années 80), les deux autres étant Harumafuji (promu en 2012) et Kakuryū (promu en 2014)Hakuhō détient le record de victoires (35) dans les six grands tournois de l'année (honbasho), le dernier à Nagoya en juillet 2015. Les tournois suivants ont été remportés par Kakuryū (tournoi d'automne, en l'absence de Hakuhō et de Harumafuji) et Harumafuji (tournoi de Kyūshū, qui vit les défaites de Hakuhō face non seulement à Harumafuji mais aussi à l'étoile montante du sumo, vainqueur du tournoi d'été, l'ōzeki Terunofuji, d'origine mongole lui aussi, lequel l'avait déjà battu en tant que sekiwake - rang inférieur à ōzeki - lors du tournoi de printemps (cf. vidéo) finalement remporté par Hakuhō). En janvier 2016, le tournoi du Nouvel an, le premier de l'année des grands tournois, a été remporté par l'ōzeki Kotoshogiku (grâce entre autres à sa victoire sur Hakuhō, battu également par Harumafuji, alors que Terunofuji, blessé, était absent), premier Japonais à gagner un grand tournoi depuis dix ans. Bref... qui sera le prochain yokozuna? Terunofuji ou Kotoshogiku?

PS. Merci à Jacques Chirac pour ses conseils avisés.

Aucun rapport mais à lire: le mystère du triangle des Bermudes expliqué par les bulles de méthane?

mardi 2 février 2016

(Blackstar)


David Bowie (1947-2016)





POP EYE # 07

★, David Bowie.

Pochette et livret noirs sur fond noir... pour son dernier (et ultime) album Bowie aura fait fort. On connaissait son goût pour la mise en scène - avec les clips qui accompagnent Blackstar et Lazarus, on est servi -, on connaissait aussi son goût pour le grand art... et là pareil, avec tout ce jeu sur le noir, question sensation, on est servi, même si ce noir n'a rien de malevitchien (tiens, à propos de Malevitch et son fameux Carré noir, lire ). On est moins dans l'abstraction que dans une sorte de surlignage, mieux, de surbrillance, celle d'une étoile noire, très noire, qui continuerait de briller par-delà les ténèbres, ténèbres d'ici, le monde d'en-bas, ou de l'au-delà, l'outre-monde. C'est dire si pour apprécier (Blackstar) à sa juste valeur, il faut dépasser l'aspect mortifère de l'album, aspect que le décès de l'artiste a forcément renforcé, conférant à l'ensemble un côté too much (typique de Bowie, à vrai dire), et même pompeux (les textes, pour certains très mystiques - "in the villa of ormen", waouh... -, y contribuent pas mal aussi). Ce qui compte c'est la musique, et seulement la musique, malgré là encore une tendance à la surcharge (la voix scottwalkérienne de Bowie mêlée au jazz expérimental du pianiste Jason Lindner, avec grosse batterie hip-hop et bons vieux solos de saxo -, c'est pas toujours digeste), mais traversée aussi de vrais moments d'émotion, comme si l'album, objet massif, obscur et plutôt monstrueux, était par endroits déchiré, laissant échapper quelques petits bouts de rock graciles, pour le coup plus gracieux: les dernières notes de "Blackstar" (on pense à Robert Wyatt), la basse féerique/fenderique de "Lazarus" (on pense à Robert Smith), la voix réverbérée de Girl loves me (on pense à Peter Gabriel), les touches d'harmonica de I can't give everything away (on pense à Paddy McAloon)... c'est que l'art de Bowie a toujours été celui de la synthèse. Bon ici ça se résume à pas grand-chose, le reste, le plus important, semblant inaccessible, déjà trop loin à l'instant où l'on écoute l'album pour la première fois. Je dis "semblant" car en même temps je ne peux m'empêcher de penser que le secret est là - caché dans le tapis noir de l'album (à l'image de l'étoile-titre et du dernier morceau) - et que d'autres écoutes sont nécessaires pour non pas le découvrir (peine perdue) mais l'approcher de plus près...